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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 16:00
Sur le moment, impossible de savoir d’où et comment était venu l’animal. Robert Pinchon, le chef de la sécurité, n’avait pas eu le temps de se poser la question, et au fond il s’en fichait. Ça n’était pas son affaire. Il n’aimait pas les animaux, en général, et il n’aimait pas grand-chose, ni grand monde, en particulier. Un sauvage ! pensaient ces collègues. Un drôle de type, mais avec un bon fond, pensaient les voisins. Infréquentable, pensait le peu de famille qui lui restait, quelque part en banlieue sud. Un peu taciturne certes, mais un excellent professionnel, consciencieux et bon esprit, pensaient ses employeurs. Les mauvaises langues assuraient qu’on ne l’avait jamais vu sourire, qu’il ne disait jamais bonjour ni au revoir et qu’il n’avait jamais rendu le moindre service à personne. Vrai ou faux ? En tout cas, il faisait l’unanimité contre lui mais il n’était pas genre à avoir des états d’âme. Et il ne fallait pas en avoir, cette nuit-là, en voyant l’animal, dans cette situation si particulière. Objectivement et avec son œil froid de professionnel, il n’y vit spontanément qu’une source d’emmerdes, très sérieux et hors du commun. Parce que, que cet animal sauvage et dangereux, soit venu d’un cirque ou échappé d’un camion, d’une arène privée d’un original parisien, d’un laboratoire d’expérimentation animale, d’un entrepôt de trafiquants d’animaux, (toutes les hypothèses étaient permises), quelle que soit sa provenance, il ne savait qu’une seule chose : il fallait s’en débarrasser. Un toro en liberté sur le parvis de la Défense, parmi la foule pressée et grouillante du matin, ça ferait, à coup sur, très désordre. Il faut le dire, les Parisiens pratiquent rarement l’enciero et le parvis de la Défense, même si on peut le regretter, n’a pas été conçu pour recevoir des toros sauvages en liberté.
Robert Pinchon en avait pourtant vu de toutes sortes, sur ce parvis et même des animaux des plus exotiques. À chaque fois, il avait maîtrisé la situation. Pour les animations commerciales, comme ils disent, ils ne savaient plus quoi inventer. Ça allait de l’aquarium géant, rempli d’encre violette où une jeune femme au sourire figé, se baignait avec des requins-marteaux pour vanter les vertus d’une serviette-éponge jetable, au type en scaphandrier qui sautait du haut d’une tour dans un tube à essai géant, plein de poissons rouges, pour vanter l’extravagance d’un champagne rosé. On avait vu aussi une course de kangourous albinos, organisée pour une marque de pull-over en laine australienne ; mais un toro sauvage jamais ! Et les farfelus du service communication, chargés des manifestations exceptionnelles, qui malgré leurs idées saugrenues, l’informaient toujours de leurs délires, pour avoir son avis sur les conditions de sécurité, cette fois, ne l’avaient pas consulté. Assurément, il s’agissait d’un incident imprévu et il décela tout de suite qu’il y aurait embrouilles.
Lorsque à 4 heures du matin, juste au retour de sa pause, Sabri le  jeune adjoint du service sécurité, lui avait signalé  sur les écrans de contrôle la masse noire de l’animal, immobile, planté là, entre la bouche d’aération principale Nord et celle du Sud, il avait d’abord cru à une mauvaise blague. Et puis en zoomant, il avait du se rendre à l’évidence, il s’agissait bien d’un toro ! Monstre gigantesque et démesurément cornu, des cornes incroyablement « pointues » et longues, dressées vers le ciel comme des sabres. Il avait été incapable d’évaluer son poids et sa hauteur mais l’animal lui paraissait aussi énorme que le vieux buffle du jardin des plantes qu’il voyait lorsqu’il était enfant. Il resta longtemps à scruter les écrans. Il passait de l’un à l’autre, il zoomait, revenait à la taille normale, reculait, avançait, il voulait avant de prendre une décision et d’agir en avoir le cœur net. Il du se rendre à l’évidence, cet animal n’avait rien d’un buffle centenaire de jardin des plantes, il y perçut tout de suite une puissance hors du commun et intuitivement une violence invisible. Sabri le regardait chercher, avec une espèce d’agitation et une frénésie qu’il ne lui connaissait pas. Puis petit à petit, le patron de la sécurité se calma. L’animal l’intriguait, dans la lumière blafarde des réverbères du parvis, il lui sembla d’abord totalement hagard, perdu, presque inoffensif, endormi, dans cet environnement hostile. Immobile et inquiétant tout de même, seule sa queue s’agitait de temps en temps, assez mollement. Il semblait effectivement groggy, comme si il avait subi un choc. Malgré cette immobilité relative, sa masse dégageait une puissance impressionnante, surnaturelle, pensa t il un moment.  Il commença à regarder l’animal non plus comme un intrus qu’il fallait chasser mais comme une découverte à faire. Il y vit une sorte d’investigation possible et cette introspection sur un corps étranger l’excitait. Très troublant, cette tache noire, vivante et imperceptiblement mouvante, tendue, dans la lumière crue sinistrement blanchâtre des lampadaires, qui se découpe sur le carrelage en béton du parvis. Petit à petit, il n’y vit plus un animal égaré et tranquille et pas encore un danger immédiat. Malgré son tempérament d’homme réputé presque sans âme, la vue de ce monstre le fit imperceptiblement plonger dans de vieilles histoires d’enfants, des histoires de peurs bleues et de plein d’autres couleurs… Il fut emporté dans de drôles et délicieux cauchemars, d’anciens cauchemars, qu’il avait oubliés, qu’il n’osait plus s’imaginer. Il regardait les écrans et même s’il pensait ne pas être du genre à éprouver ce type de sentiments qu’il avait enfouis, au fond, pour parvenir à survivre, il sentait bien que cette bizarrerie qui se passait, remuait en lui sourdement « quelque chose » qui revenait de loin, de très loin. Un court instant, il tenta tout de même, et pour se rassurer, de n’y reconnaître que l’animal qu’il avait vu dessiné, de façon un peu trop lyrique et emphatique à son goût, sur de grandes affiches, lors d’anciennes vacances en Espagne. Mais l’étrangeté de la situation, le submergea à nouveau et il en fut définitivement troublé, sans, tout d’abord, que le jeune Sabri ne s’en aperçut. Il resta en silence un long moment, étonnement immobile. Ce qu’il voyait ne rentrait pas dans ses codes. Il percevait l’incongruité de l’événement. Il savait qu’il ne pourrait rien résoudre comme d’habitude, c’est à dire en s’appuyant sur le règlement et des procédures.
En fait il n’avait jamais vu de toro, en vrai et la démesure, le coté hors norme, phénoménal de la bête, plus que la situation elle-même commençait à le fasciner. Il lui sembla que Sabri tremblait en se penchant sur les écrans, il semblait vouloir s’assurer qu’il ne rêvait pas, hypnotisé par la présence de l’animal sur les écrans, celui ci marmonnait entre ses dents et l’aîné crut comprendre :
« - Oh putain de sa race ! c’est pas vrai…  putain de sa race, c’est pas vrai ! ».
Pinchon, plongé dans ses pensées, était ailleurs, hors du temps, inatteignable. Pour lui la présence de ce monstre ne pouvait se réduire à une expression aussi triviale, qui ne lui semblait pas à la hauteur de la situation.
 « - Mais si, c’est vrai ! c’est vrai, et puis, s’il te plait, cela ne sert à rien de jurer, comme ça »,
puis il continua presque en chuchotant et très doucement.
« - Regarde plutôt, c’est incroyable… quelle… quelle force ! »
Complètement surpris, Sabri le regarda, bouche bée, reprendre aussi doucement, avec une délicatesse qu’il ne lui connaissait pas :
 « Quelle… puissance… que c’est… que c’est… quelle beauté ! »
Depuis qu’il travaillait avec lui, Sabri n’avait jamais entendu son chef parler de cette façon. Intrigué, il s’écarta de lui, continuant à le surveiller du coin de l’œil, tout en guettant les écrans.
Pinchon était méconnaissable, transfiguré, envoûté, totalement sous le charme. Sabri, bien que mort de trouille, pensa que cet animal incroyable, entre les blocs de bétons, faisait à son chef autant d’effet qu’à un autre, l’apparition d’une sirène sur le bord de la plage ou d’une licorne en ramassant les champignons. S’il ne l’avait pas connu, il aurait pu penser qu’il était ensorcelé.  Le problème, c’est qu’il savait que cet esprit terre à terre n’avait pas l’habitude de se raconter ce genre d’histoires. Un esprit pratique, le Robert Pinchon, les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Un monstre de raison, presque obtus et les balivernes et autres sornettes de contes de fées, ce n’étaient pas son truc… Pourtant, là, face aux écrans, devant cet animal improbable, même s’il ne doutait pas de sa réalité, Sabri percevait l’immense et inhabituel trouble de son chef. Il le savait incapable d’assimiler le phénomène à de la magie, ni à de la sorcellerie, ni un quelconque miracle ou autre phénomène paranormal qui aurait pu le troubler. Il savait que le chef, ce qui l’impressionnait, habituellement, ce pouvait être un énorme Truck américain avec ses chromes et sa tuyauterie, ou le gigantisme du pont de Millau, ou les photos d’immenses paquebots dans la lagune de Venise. En fait pour qu’il soit ému, ou plutôt impressionné, il fallait qu’il perçoive une sorte de « performance », une incongruité, quantifiable et mesurable, maîtrisée par les hommes. Ce qu’il ne pouvait pas savoir Sabri, cette nuit-là, c’était le sentiment nouveau et l’émotion particulière que l’événement avait provoqués sur le très austère Robert Pinchon : un tremblement de terre, un ouragan, une explosion ! provoqués par un mélange inédit d’exaltation, d’incompréhension et de vieilles frayeurs oubliées… Vis à vis de quelque chose à la fois inconnu et paradoxalement et secrètement très familier. Pas ensorcelé mais sonné, bouleversé le Pinchon ! même s’il n’avait pas les critères pour comprendre complètement, se rassurer vraiment ou condamner sans appel. En fait pour la première fois depuis longtemps, il doutait. Il doutait de lui même, de ses possibilités et de ses limites.
Le monstre bougea, imperceptiblement, très lentement, puis à un moment, regarda fixement la caméra de surveillance, en agitant la tête de haut en bas, jetant ses cornes vers le haut, comme pour atteindre une cible invisible. Les deux hommes du PC sécurité, crurent un moment qu’il allait charger, ils partagèrent sans le savoir cette troublante impression d’être, hors du temps, hors du monde et seuls, face à un monstre ! Sabri tremblait. Pinchon n’avait pas peur, juste cette vague sensation d’inquiétude face à l’inconnu et à son impuissance. Ils virent les flancs de l’animal frémir, ils perçurent une nuée de mouches se disperser, tournoyer en nuage et revenir se poser sur l’animal. Puis recommencer. Finalement bien que la tension de la masse de chairs et de muscles du monstre fut absolument perceptible, la bête resta immobile. Une immobilité, en équilibre, prête à exploser, à charger, sans que l’on puisse deviner ce qui allait provoquer cette rupture. Une harmonie fragile prête à s’effondrer. Les deux hommes continuaient à fixer l’écran. Sabri parce qu’il était mort de peur, Pinchon parce qu’il craignait que le charme et le mystère ne fussent rompus.
Pinchon chuchota doucement en continuant de regarder l’écran :
« Mais, putain de bestiau, tout de même, t’as vu ? »,
il respira lentement :
« Mais que cet animal est beau, bon sang ! »
Sabri ne voyait pas la situation dans ces termes : il ne comprenait rien et il était totalement désarçonné par la fascination de son patron. Qu’il puisse perdre les pédales, parce que c’est de ça qu’il s’agissait, dans une situation pareille, le perturbait profondément. Il se vit un instant en lieutenant Fletcher, à la tête  des « révoltés du Bounty », face à une espèce de capitaine Bligh qu’aurait viré gentil mais devenu fou. Contraint par devoir de prendre la direction des opérations, pour sauver le navire, en pleine tempête sur le parvis de la Défense, grouillant de monde et de victimes innocentes, mais il renonça. Raisonnablement, il n’avait ni le physique de Clark Gable, ni la trempe de Brando, il n’avait pas l’âme d’un héros, même pour deux sous de plus, alors, réunissant le peu de courage qui lui restait et  se tournant vers Pinchon/Bligh, il tenta :
« Mais, capitaine, sérieux, qu’est ce qu’on va faire ? qu’est ce que vous comptez faire ? qu’est ce qu’il cherche ?  on ne peut pas… »
Il s’interrompit, Pinchon, sans relever le « capitaine », avait posé doucement sa main sur son bras et reprit tout doucement :
« Dans ces cas là, Sabri, on doit profiter…
Avant qu’il n’eut fini, Sabri le crut revenu à la réalité et à une solution d’expérience…
« On doit profiter… de l’instant…chut ! ne bougeons pas. »
Sabri eut une envie soudaine et irrépressible de pleurer.
Pinchon, le monstre froid, le dur à cuire, le patron impitoyable reprit d’une voix toute douce… presque en souriant :
« Qu’est ce qu’on va faire ? Mais rien !  il n’y a rien à faire, mon Sabri, Rien ! regarde, profite Sabri, profite ! Tu n’es pas près de revoir quelque chose comme ça… ».
Avant que Sabri n’ait eu le temps de répondre, la porte derrière eux s’ouvrit violement, Sabri sursauta : le responsable incendie déboula dans la pièce, tout excité, il hurla :
« Mais bon Dieu, qu’est ce que c’est que cette histoire ? Vous voyez ce que j’ai vu ? Qu’est ce qu’ils ont encore inventé ? Pinchon, tu vois ce que je vois ? c’est pas vrai, t’as pas vu ?  il a pas vu ce que j’ai vu ? En tout cas, on est dans la merde ! Mais qu’est ce qu’on fait ? bon dieu qu’est ce qu’on fait ? hein ? »
Il avait dit toute cette tirade sans s’arrêter, de façon désordonnée, sur un ton saccadé et haché, entre l’exaspération et la peur, parce qu’au fond, il était comme Sabri, totalement paniqué. Il n’avait pas encore percuté sur « l’état d’extase » avancée du chef de la sécurité. En principe et dans l’organisation très militaire du service, c’était Pinchon le responsable de l’ensemble des opérations. Mais là, Pinchon, irrémédiablement hermétique à cette intrusion et à tout le tumulte, fixait les écrans et observait la bête, toujours avec une sorte d’adoration béate et tranquille. En tout cas il apparaissait  incapable de prendre une décision.
La bête s’agitait nerveusement,  maintenant, raclant le sol avec ses sabots, cognant les cornes contre une palissade en bois, écumant et meuglant, et il y avait beaucoup de violences dans cette furie qui montait.
Sabri fit un signe au pompier, pour qu’il comprenne.
Avant que le nouvel arrivant n’ait eu le temps de comprendre ce qui se passait Pinchon se retourna vers les deux hommes. Il les regarda tranquillement en souriant. Les deux autres se figèrent ne comprenant plus rien. Ni le toro, ni le bonhomme, ni rien.
Indifférent Pinchon s’en retourna vers les écrans.
La bête en avait disparu. Pinchon toujours étonnement serein, pianota sur le clavier de la télécommande qui pilotait les caméras.
« Là, il est là ! regardez, c’est incroyable !  il est… il est… »
il cherchait ses mots,
«  il est… »
et avant qu’il n’ait pu trouver le bon mot pour transmettre ce qui était maintenant clairement de la fascination hypnotique
« il est… imprévisible »
tenta ironiquement ou désespérément Sabri !
« Oui,  oui, peut-être… »
Pinchon parlait très lentement et il continua
« Mais, surtout, vous direz, vous penserez, ce que vous voulez… mais vous devez le reconnaître… quelle majesté ! non ? »
Les deux autres se regardèrent, interloqués par ce jugement de Pinchon. Lui le pointilleux des règlements, le maniaque de son application, celui qui n’en distinguait ni l’esprit, ni la lettre, ni l’inverse,  ce pisse froid qui n’offrait jamais un verre,  celui à qui on ne connaissait aucune aventure qui aurait pu ressembler, ne serait ce qu’un peu, à une ébauche de sentiment amoureux, lui qui n’aimait pas les enfants et ne s’en cachait pas, lui qui détestait les chiens, lui qui maudissait le mauvais temps, lui qui ne supportait pas le beau temps, en fait cet homme, responsable de la sécurité de la Défense à Paris, cet homme dont les collègues ne savaient pas grand chose, sans doute parce qu’il n’y avait pas grand chose à savoir effectivement, cet homme ordinaire, jamais content, et bien, cet homme, tout à coup devant cet animal, ce monstre, ce tueur perdu, cette menace égarée sur le parvis de La Défense, semblait habité d’une espèce de satisfaction extatique et muette. Quelque chose que les deux collègues prirent légitimement, sans oser le formuler pour de la folie… un grain de folie qu’aurait chopé le boss.
Lui, il continuait à regarder les écrans, un sourire tranquille au coin des lèvres et une petite lueur qu’on ne lui avait jamais vue briller dans les yeux.
Le toro était maintenant, au centre du parvis, immobile et tendu, aux aguets, tête haute, se tournant, brusquement à chaque fois qu’il semblait entendre un bruit. De l’écume sortait de sa gueule à chacun de ses mouvements.
Les hommes, derrière leurs écrans, percevaient la puissance du fauve et le danger qu’il représentait mais seul Pinchon dominait la situation. Ce qu’ils partageaient au fond à cette heure et face à cette situation incongrue, c’était un étrange sentiment de solitude et d’impuissance. Pinchon semblait en éprouver un profond plaisir, les autres une panique indicible et paralysante.
Sabri, reprit le premier :
«  Qu’est ce qu’on fait ? on appelle les flics ? qu’ils le descendent ! »
Raymond le pompier se tourna vers lui et péremptoire répondit :
«  L’armée, pendant que tu y es… non, non, surtout pas, d’abord t’imagine, s’ils le descendent, je ne te raconte pas, les emmerdes ? »
Sabri ne voulait rien raconter, il voulait qu’on agisse avant que ça fasse des dégâts. Il restait deux heures avant le premier métro et l’arrivée des envahisseurs, comme ils les appelaient entre eux. Pinchon, sans quitter les écrans des yeux, reprit d’une voix profonde et sourde que les deux autres ne lui connaissaient pas :
« Il a raison, on ne peut pas le descendre comme ça, on ne peut pas descendre comme ça cet animal… venu de … justement venu de… nulle part… ou bien… »
Il fit un long silence que les deux autres n’osèrent pas interrompre.
 « Quand les bergers ont tué l’ours, ça a fait un tas d’histoires… pas seulement parce que l’animal était protégé mais… »
Sabri osa,
« Mais là, c’est pas pareil, chef, il n’a rien à faire ici, ce diable de toro ! »
Pinchon sans entendre Sabri poursuivit sur le même ton :
« La mort de cet ours, une ourse, je crois, ça a fait des histoires,  simplement parce que… Parce que les hommes ont fait preuve de lâcheté… c’était terrible, parce que c’était lâche ! C’est tout ! faut pas chercher midi à quatorze heures… »
Il y eut un long silence et il murmura
« Parce que c’était lâche ! c’est ça qui n’était pas beau ! »
Sabri tremblait de plus belle, le pompier ne comprenait plus rien et Pinchon continuait à pianoter sur le clavier pour mieux inspecter l’animal.
Le pompier se retourna vers le jeune et pour le rassurer se mit à débiter :  
«  C’est vrai que cette histoire de l’Ours, ça n’est pas très jolie, jolie, je dirais même plus, carrément moche, faut savoir ce que l’on veut, hein, c’est vrai ? »
Sabri sembla approuver, sans comprendre tout à fait, mais la voix de son aîné devait le rassurer :
« Ecoute-moi bien petit… » reprit l’homme du feu :
« Aujourd’hui, quoi que tu fasses, même les choses les plus sensées, les actions qui te semblent les plus justes, les plus logiques, il y a toujours quelqu’un qui trouve à redire… Tiens nous quand on intervient sur un sinistre, il y en a pour nous demander de ne pas sortir les lances, si si je t’assure »
Sabri ne voyait pas où il voulait en venir mais la voix le détendait, il respirait plus calmement.
«  C’est pour ça, là, si on le descend, l‘animal, on va non seulement se retrouver avec la SPA sur le dos, d’un coté, et de l’autre avec les amoureux de la corrida et eux, c’est une autre paire de manche, ils vont nous soupçonner de ne pas avoir respecté les règles…»
Sabri ne savait pas qu’il y avait des règles et il ne s’était jamais posé la question de savoir comment tuer un toro ! Sur le moment, il appréciait de partager cette réflexion avec un « spécialiste ». C’était une diversion salutaire. L’autre continuait :
«  Le monde est compliqué, il n’y a rien de simple, d’un coté les bonnes femmes de la SPA, elles pensent protéger les animaux et de l’autre il y a les aficionados, comme ils disent, qui de leur coté prétendent protéger les toros… Faut dire que sans eux, les toros comme celui là, ils n’existeraient pas… et oui ? ce sont des toros de combats, élevés exclusivement pour le combat, et tu as déjà vu une corrida ? »
Sabri n’en avait jamais vu et à cette heure de la nuit, dans le bunker de la sécurité du parvis de La Défense, avec un chef qui semblait avoir perdu toute raison, la question, lui sembla déplacée.
Mais sous le charme, en quelque sorte, de cette voix rassurante et qui lui avait fait oublier pendant quelques secondes la drôle de situation, il voulut prendre à témoin son chef. Il se retourna, et soudain d’une voix blanche, en prenant fermement le bras du Pompier et en fixant d’un air totalement paniqué les écrans :
« Raymond ? Raymond, le chef ? »
« Quoi le chef ? »
Le chef Pinchon avait disparu, évaporé, comme par enchantement, il n’était plus devant les écrans et les deux autres absorbés ne l’avaient ni vu, ni entendu, sortir. Drôle de soirée.
« Et merde ! merde de merde… je ne la sens pas ! »
Grommela le Pompier.
« Tu ne sens pas quoi ? » repris agacé le jeune Sabri.
« Je ne sens pas… je ne sens pas… cette soirée, ce moment, ce parvis, cet animal, je ne sens pas du tout, mais alors pas du tout ! »
« Mais on s’en fout de ce que tu sens ou ne sens pas, on s’en tape de tes idées à la con ! Tu sais où il est le chef toi ? hein ?»
Il avait explosé, hurlé, hors de lui. L’autre resta coi, annihilé par la stupéfiante et violente réaction du jeune adjoint. Sabri, soudainement avait perçu la bêtise orgueilleuse de cet aîné, qui quelques secondes auparavant, alors que la situation était déjà très grave, parvenait à discourir, sans s’occuper de rien d’autres que d’étaler sa maigre science et ses plates réflexions. On ne lui demandait pas de sentir quoique ce soit, ni de savoir si les corridas ceci ou la SPA cela, on ne lui demandait rien d’ailleurs. Il sortit de sa torpeur, bouscula le pompier, se précipita vers la porte blindée : fermée, à clé !
« Merde, il est sorti pendant que tu pérorais et il nous a enfermé ! je n’aime pas ça, je crains le pire, t’as vu dans quel état cette apparition l’avait mis ?»
L’autre n’avait rien vu, il agitait la tête perplexe. Sabri de son coté tenta de secouer la lourde porte blindée mais en  vain… Il revint vers les écrans. À son tour le Pompier tenta d’actionner la serrure, il s’agitait en hurlant.
« Le salaud, le salaud ! »
Sabri au clavier pianotait et semblait avoir retrouvé son calme. Agacé il fit taire le pompier :
« Mais non, tais toi, tu ne comprends rien, un fou peut être mais pas un salaud… »
Le pompier ne comprenait pas, Sabri était à nouveau devant les écrans et souriait.
Ils se penchèrent tous les deux.
Raymond ne le reconnut pas tout de suite, il ne reconnut pas la silhouette qui sur le parvis faisait face au toro. C’était pourtant bien Pinchon, droit comme un I, le torse cambré, le menton en avant ; les yeux fixant quelque chose devant lui. Il avançait tout doucement, régulièrement, les épaules toujours dans le même axe. On le vit se tourner tout entier, le visage de côté, puis tourner sur lui même et s’immobiliser, tendu, vigilant et étrangement serein  et tranquille. Maintenant qu’il s’était rapproché de l’animal et des caméras, Il l’avait reconnu, mais ce n’était plus le même homme. Transformé le Pinchon. Sabri, lui aussi fasciné, fixait les écrans. Le pompier ne l’avait jamais vu comme ça. Le petit jeune timoré, toujours inquiet, crispé, en regardant les écrans, se décontractait et son visage s’éclairait détendu. Pourtant lui ne comprenait pas exactement ce qui se passait mais il savait qu’il se passait quelque chose d’important, de différent, « quelque chose d’autre ». Il se passait « quelque chose » de nouveau, quelque chose qu’il aurait attendu depuis longtemps, sans savoir ce que cela pouvait être. Une énigme, un mystère, qui se résolvait devant lui, sans que jamais il ne l’ait même perçue. Cette énigme, Raymond lui n’en comprenait rien. Du coup, Il voyait Sabri sourire bêtement devant les écrans de surveillance et Pinchon devenu totalement cinglé, gigoter doucement sur le parvis, devant les écrans de surveillance et face à une bête abandonné qui n’avait rien à faire à cet endroit.
« Regarde » proposa Sabri subjugué mais apaisé, « Regarde »
On vit alors le toro foncer tête baissée, sur le chef de la sécurité, resté totalement immobile, une statue. Il ne quitta pas l’animal des yeux. À l’instant précis où le toro arriva à sa hauteur, à toute allure, jetant dans une violence inouïe ses pattes en avant, lui, sans brusquerie, comme au ralenti, se cambra et le toro furieux passa devant lui, le frôla dangereusement. Les cornes passèrent à quelques millimètres de son visage. La bête folle furieuse s’arrêta brusquement, se retournant tout aussi brusquement, pour revenir à la charge et continuer le combat. Pinchon avec beaucoup de calme, se retourna tranquillement vers le toro, près de charger à nouveau. Pinchon inclina la tête, en avant, toujours sans perdre de vue l’animal, le menton sur la poitrine, le regard halluciné. Il tendit doucement un bras devant lui, fit un signe de la main. Le toro appelé, fonça aussi violemment sur lui. Avec la main, Pinchon aurait pu toucher les cornes. Il recommença dans l’autre sens. Et encore, et encore, ça n’en finissait pas, le toro passait et repassait dans une violence incroyable. Le danger était là, en embuscade, tant les cornes et la masse gigantesque de l’animal frôlaient Pinchon. A chaque passage, l’homme et l’animal semblaient se rapprocher, comme si, ils voulaient réunir en un seul, les deux cercles que chacune de leur trajectoire dessinait. Une espèce d’harmonie se construisait là, une harmonie impalpable, impossible, incompréhensible. Un équilibre à trouver, dans cette recherche d’un épicentre commun, à partager, pour n’obtenir enfin que ce cercle parfait et unifié, qui en fait n’existera jamais, malgré tout. Un absurde et fascinant ballet de mort, d’autant plus inquiétant à cet endroit et avec ces acteurs improbables.
Et à chaque passage, Sabri, tendu mais heureux, singulièrement apaisé, avait l’impression que le monstre allait transpercer et tuer son chef. Il était dans un état nouveau, inconnu. Un état entre l’angoisse, de voir son collègue mourir de sa folie, entre les cornes, et la fierté de voir ce quidam, banal, comme lui, sans avenir, sans envie particulière, avec cette vie terne, à surveiller les autres, retranché dans un bunker, sans lumière, tout à coup émerger à la joie et à la vie ! Sabri le sans grade, c’est ça qu’il ressentait : cette espèce de jubilation que lui procurait la danse magnifique et courageuse de son collègue, face au monstre. Car celui, qui avait dénoncé, tout à l’heure, la lâcheté des hommes, affrontait là, maintenant, sur le béton de sa vie quotidienne, un vrai combat, avec courage et sang-froid. Un combat pour la vie. C’est ça qu’il trouvait beau, lui qui n’avait jamais vu de toro, une heure avant. Il comprenait, à travers le geste de folie de son chef, simplement, comme ça, que beaucoup de chose devenaient possible quand la vie pouvait prendre cette couleur et cette ambiance.
Raymond le pompier totalement hermétique à toute cette émotion était reparti à la porte. On y tambourinait. C’était les collègues de la police. Ils ouvrirent la porte et avant qu’ils n’aient eu le temps de pénétrer le bunker, il y eut un flash et tout et tous se retrouvèrent dans l’obscurité : plus rien sur les écrans, plus aucun néon, l’obscurité totale.
On entendit des ordres et des contre-ordres, des rires et des hurlements, on comprenait que ça entrait, ça sortait dans tous les sens. Un remue ménage infernal.
Lorsque les lumières se rallumèrent, c’était une confusion totale, les 4 policiers, les pompiers se retrouvaient devant les écrans sans comprendre ce qui s’était passé. Sabri avait à son tour disparu.

Le chef était inanimé, étalé de tout son long, sur le pavé froid de la place sans âme où un éclair avant il avait brillé. Sabri était à côté de lui, Il le tira pour l’installer un peu mieux, lui redresser la tête et la caler contre un rebord du trottoir, en glissant son blouson entre sa tête et le sol dure. L’homme revenait doucement à lui, il ouvrit un œil et Sabri vit qu’il voulait parler. Il se pencha vers lui :
« Ah Sabri, tu es là… c’est gentil… et toi ça va ? tu as vu ?  »
Sabri était surpris. Il y avait cette voix, sans aucune inquiétude, aucune tension qui sonnait douce et tranquille. Cette sérénité était inhabituelle de la part de Pinchon. Et puis cette question, bien sur qu’il avait vu mais la question le fit douter : Et si ce qu’il avait vu n’avait jamais existé ? ni Le toro, ni l’austère et revêche Pinchon ? et son courage, cette audace absolue et soudaine, cette beauté mystérieuse et violente, si tout ça, il l’avait rêvé ? Il fut une seconde envahi par cette angoisse d’avoir été berné et de ne pas avoir vécu toute cette émotion nouvelle. Le rêve serait devenu cauchemar ? Pinchon se redressa, il souriait les deux yeux maintenant grands ouverts, et un instant Sabri pensa en le regardant que si l’expression « être allumé » avait un sens, Pinchon l’incarnait parfaitement, il sourit à son tour :
« Le toro, tu l’as vu le toro… magnifique ! non ? »
Il éclate de rire, un rire clair et franc puis après un moment son visage se figea dans une espèce de grimace inquiète et en prenant le bras de Sabri :
« Mais après qu’est ce qui s’est passé ? j’ai un trou, bizarrement »
Son angoisse ne dura pas, il souriait à nouveau. Sabri voulut être très rationnel et reprit depuis le début :
« Vous avez disparu… il souriait, enfin vous avez disparu… on s’entend, vous êtes parti… en attendant, merci chef !  c’est pas très sympa : vous m’avez laissé avec le Raymond ! »
« Tu as vu le Raymond c’est une flèche ! ah c’est une flèche ! »
Ils éclatèrent de rire tous les deux.
« Après, Je vous ai vu devant le toro, c’était, c’était magnifique… grandiose et la police est arrivée au PC. Ensuite il y a eu un éclair, une panne d’électricité et j’en ai profité pour les laisser, et je suis revenu vous rejoindre et me voila.
Mais le toro, il est où, vous l’avez… vous l’avez… non ? »
avec sa main il faisait comme si il plantait un couteau ou une épée…
« Mais le corps ? le corps ? »
« Avec quoi tu veux que je le tue… non, je ne sais pas… tu dis, il y a eu une panne d’électricité ? »
« Oui tout c’est éteint, partout, la nuit noire ! »
« Mais là aussi tout s’est éteint, je comprend mieux, il y a eu un grand flash, un court circuit, je pense » il s’arrêta.
 Sabri ne comprenait pas, Pinchon reprit semblant avoir compris
« C’est eux qui ont provoqué la panne »
Il se redressa et regarda dans la direction des barrières qui permettaient l’accès des véhicules.
Au loin il crut voir un camion s’éloigner.
« Qui eux ? » demanda Sabri intrigué.
« Je ne sais pas ! eux ! ceux qui ont fait sauter le compteur, ceux qui m’ont assommé et qui ont du récupérer l’animal,
mais là  je pense que… que c’est une autre histoire »
Il sourit en regardant Sabri et il murmura  : « les histoires se mélangent… »
Sabri ne comprenait pas tout à fait mais instinctivement il serra très fort, la main de son patron qui ferma les yeux, apaisé et serein.
Lui il était heureux.
Ils restèrent un moment, une éternité, comme ça, tous les deux, dans une communion parfaite.
Définitivement, peu importait d’où était venu ce toro et par où il était reparti, Ils savaient maintenant et pour toujours, sans avoir besoin de se le dire que plus rien ne serait jamais comme avant à la Défense.

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Published by Emma Falubert
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