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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 17:59
Le camion s’engagea dans la sente boueuse qui menait au Campo. Il roulait au ralenti, tous phares éteints. Le clair de lune ne suffisait pas à éclairer le chemin et Rachid debout à la portière, allumant sa torche de temps en temps, guidait Rogations, très tendu au volant du camion à bestiaux brinquebalant. Dans la cabine, à côté de lui, affalé en boule à la place du passager gisait, recroquevillé sous un vieux manteau de laine, Marsavril, le nain qui ronflait « aussi fort qu’un régiment de gardes civils bourrés ». Marsavril n’était sans doute pas son prénom de baptême, mais son père l’avait appelé tout de suite comme ça parce qu’il était né entre un 31 mars à minuit et un 1er avril à 0 heure !  En fait, vu sa taille et bien qu’il eut une bonne quarantaine, tout le monde l’appelait simplement Gamin, sans qu’il ne s’en offusque. Gamin était un « nain de spectacle », il en était fier, s’en vantait même et détestait l’appellation « personne de petite taille » : il trouvait que c’était réducteur ! Il avait fait partie d’une troupe de music-hall, les « Great Jumpers » dont la spécialité était : le lancer de nains ! À ce petit jeu, il était passé expert et était devenu une sorte de célébrité locale parce que pendant, ce qu’il appelait, son vol, il prenait le temps de faire des grimaces et autres simagrées qui enchantaient le public et lui donnèrent une certaine notoriété. Malheureusement pour la suite de sa carrière au music-hall, le lancer de nains fut interdit. Non seulement il le regretta, mais il en fomenta une haine tenace et profonde pour tous les interdits et autres décrets qui prétendent réguler la vie sociale et protéger les citoyens d’eux-mêmes, même contre leur grès.  De cette période de petite gloire, il était resté à Gamin le goût du contact avec le public. Pour lui il était nécessaire de rester d’une façon ou d’une autre dans le monde du spectacle. Il avait toujours été attiré par les toros et le « mundillo ». Avec ce « CV de pilote de l’aéropostale », comme il se vantait en souriant, Il n’eut pas de mal à intégrer une troupe de toreros nains qui se présentaient dans les arènes espagnoles. Il eut là aussi ses heures de gloire et de triomphes, dans le sud de l’Espagne, entre Torremolinos et Ronda, à une période où ces numéros burlesques de toreros intrépides avaient encore du succès. Mais petit à petit, ces spectacles, autant parce qu’ils manquaient d’élégance, que parce qu’ils furent jugés dégradants aussi bien pour les spectateurs que pour les acteurs, tombèrent en désuétudes.
« Les plus grands héros de l’aéropostale, eux aussi ont pointé au chômage, il n’y a pas de honte », avait il l’habitude de brailler dans les bars qu’à cette époque il fréquenta plus que de raison. Sans travail sur les routes d’Espagne, il vécut alors d’expédients plus ou moins honnêtes, exerça des professions aussi diverses que ramoneur et doublure de cinéma, (il avait même doublé Pierral dans un téléfilm). À cette époque, Il avait envisagé un moment d’embrasser la carrière d’acteur, comme il disait, mais la carrière, non seulement ne l’avait pas embrassé, mais lui avait mis un sal coup de pied au cul, qui l’avait renvoyé dans les coulisses obscures de spectacles taurins d’arènes portatives comme on en faisait encore à l’époque. Il recommença ses « exploits » et réunissant ses qualités de voltigeurs de son précédent métier et sa passion des toros, il avait même mis au point un numéro incroyable. Cela consistait à se faire expédier dans les airs par deux de ses acolytes. Pendant le « vol » il faisait quelques galipettes et au dernier moment, juste avant de revenir sur terre, dans un mouvement très torero et « aérien » ou funambule, il esquivait les cornes du toro, qui l’attendait à l’atterrissage. A ce petit jeu, il se fit quelques frayeurs et quelques balafres, mais ce numéro lui conféra une espèce de notoriété, lui valut une forme de  respect silencieux du monde taurin et lui apporta à lui la satisfaction de pouvoir se considérer comme un torero.
« Personne ne torée aussi verticalement que moi ! » disait-il en riant quand il avait abusé du Vino. Cette activité-là cessa, simplement parce qu’il ne trouvait plus personne qui voulut bien le faire « voler ».
Marsavril, dit gamin, était un être entier et passionné : les toros, les toreros, les chevaux étaient subrepticement et petit à petit devenus sa passion. Une immense passion. D’ailleurs tout le monde, dans le milieu, lui reconnaissait le droit d’être un des leurs. On lui savait un courage énorme, hors du commun, limite tête brûlée. Mais Gamin était aussi un homme de petite taille lucide (« quand on n’a pas la taille, il faut tenter d’y voir plus loin » disait il), il avait admis définitivement qu’il ne trouverait pas la gloire dans les ruedos et qu’il n’accéderait pas à la lumière des triomphes toreros. Du coup pour compenser et parce qu’il devait gagner sa vie, il avait mis au point une sorte d’attraction aussi insolite qu’improbable : Il invitait la nuit, des touristes de passage, à le rejoindre, secrètement dans les élevages, et pour quelques billets, il se glissait sans bruit dans le troupeau, ou plutôt sous le troupeau, entre les pattes de bêtes. Étrangement, il pouvait faire cette facétie stupide, inutile et dangereuse, sans que les bêtes ne réagissent. Après quelques minutes, qui paraissaient une éternité pour son public clandestin, il ressortait, de l’autre côté, à la grande joie, silencieuse évidemment, des quelques inconscients, en mal de sensation idiote, qui l’avaient accompagné. Evidemment vu le côté clandestin de l’activité, aucun professionnel ne pouvait apprécier, même si on sait que cet exploit en impressionnait plus d’un secrètement. Sa petite taille et son intrépidité n’expliquaient pas tout, il y avait là une sorte de magie, le « duende », la grâce, revu par ce petit homme un peu étrange et véritablement différent. Certains, sans le dire, ne pouvaient s’empêcher de penser à de la sorcellerie lorsqu’il le voyait resurgir, sans qu’aucune bête n’ait eu la moindre réaction. Quand on connaît les toros, on sait que c’est pratiquement impossible, et pourtant il le faisait. Les rumeurs les plus extravagantes courraient donc sur son compte, mais jamais il n’avait relevé son secret. Mine de rien ce savoir-faire mystérieux lui donnait une aura dans le milieu, et en tout cas, il imposait le respect, c’était en quelque sorte sa gloire secrète. Et si tout le milieu taurin désapprouvait officiellement la pratique, il se murmurait que certaines ganaderias utilisaient ses services pour s’approcher des bêtes dans certaines situations.

Ce soir-là, il s’était écroulé parce qu’il avait abusé du rosé et qu’il ne tenait pas l’alcool. Rogations le laissait dormir pour que tout à l’heure sur le campo, il ait retrouvé toutes ses capacités et toute son énergie.
Rogations connaissait bien l’endroit, mais de nuit, rouler au pas, dans ces chemins boueux n’était pas une sinécure. Ils étaient presque arrivés et plus ils approchaient des barrières, plus il se crispait sur son volant et sentait monter l’adrénaline en lui. Faut dire que embarquer un toro brave, comme ça, en pleine nuit dans un camion, était pure folie. Mais il y avait 8000 Euros à prendre et en ce moment, ils en avaient tous besoins. Avec ce qu’ils laisseraient aux hommes que Rachid avait convoqués, il avait calculé qu’ils s’en partageraient 7000 Euros, entre Rachid, Gamin et Lui. En attendant il fallait y arriver et remonter la bête jusque dans ce village de Picardie, le domaine de Sonblaine, quelque part après Paris. C’était une dame, un peu fantasque, qui l’avait contacté, lui avait expliqué qu’elle voulait récupérer un vrai toro pour offrir un spectacle à quelques amis. Elle savait que c’était interdit, elle lui avait remis la moitié de la somme en liquide et lui avait promis le reste à l’arrivée. Il n’avait pas hésité longtemps, environ dix secondes, et avait tout de suite pensé à l’élevage du Mas des Perdrix, au-dessus du marais des Saintes, parce qu’il était en liquidation judiciaire et qu’il savait qu’il y aurait moins de surveillance.

Rachid c’était le plus doué de la bande, il avait découvert les toros lorsque son père l’avait fait venir avec sa mère du bled et qu’il lui avait trouvé un boulot aux abattoirs de la ville. Bien sur le temps des courses improvisées des abattoirs de Séville était révolu mais il lui était arrivé souvent de faire courir une bête, en déchargeant les camions. Ils le faisaient les soirs où le patron s’éclipsait en douce voir sa maîtresse, la femme du boucher. Et puis Rachid et Rogations étaient devenus amis, ils y étaient souvent venus au campo, « voler » quelques passes au clair de lune à ces bêtes splendides. Ils s’en étaient fait des frayeurs avec leurs morceaux de tissus et leurs épées en bois. Surtout le jour, ou plutôt cette nuit orageuse, (avec le recul « une nuit d’apocalypse » disaient ils) où l’ensemble des bêtes, rendues très nerveuses et incontrôlables, à cause de l’orage, les avaient chargés. Ils étaient jeunes et très « crétins » et ils avaient simplement pénétré dans l’enclos sans faire attention à l’orientation du vent. Les animaux les avaient tout de suite repérés et avaient commencé à trotter tous ensemble  dans leur direction. Au lieu de ne pas bouger ou de tenter quelques passes, ils s’étaient mis à courir et ça aurait été définitivement fatal si, sorti de nulle part, comme un diable, Gamin n’était pas intervenu. Ils ne se demandèrent pas ce qu’il faisait là ce diable de nain qu’ils ne connaissaient pas encore. Ils virent juste surgir de l’obscurité, entre le troupeau et eux la silhouette de cet intrépide petit bonhomme. Ils sentirent très vite que comme par magie les bêtes s’étaient détournées de leur trajectoire furieuse et qu’elles s’étaient mises à poursuivre l’intrus. Dans la lumière des éclairs, ils le virent courir devant les toros et il leur sembla même qu’il souriait. Il ne courait pas très vite, maîtrisant sa course, zigzaguant simplement devant les toros, avec une espèce de maîtrise tranquille, faisant des écarts très rapidement, en écartant les bras, pour se retrouver sur le coté de la trajectoire des bêtes comme ça, simplement. Les bêtes comme déboussolées, finirent par s’arrêter. Les deux imprudents avaient eu le temps d’atteindre la barrière, sains et saufs. Lorsqu’il arriva près d’eux et avant qu’ils n’aient eu le temps de le remercier, il les engueula : il ne faut jamais courir devant les toros, il faut juste ne rien faire et attendre ! Il en avait de bonnes, ils n’avaient pas eu le choix, ils s’étaient fait surprendre.
Au fond, ils savaient qu’il avait raison et depuis cette folle nuit Rogations et Rachid, qui n’étaient pas des ingrats, vouaient une reconnaissance sans limite à ce nouvel ami. Non seulement une amitié était née de cette course idiote et meurtrière, sous la lune, dans le campo, mais de ce moment, ils considérèrent et il n’y avait aucun doute : Gamin était bien un torero, un vrai !
Rogations lui aussi aurait bien aimé devenir torero. Autrefois son père avait été dans la cuadrilla de Buenista, un sans grade qui n’avait jamais réussi à prendre l’alternative et qui avait fini par mourir d’ennui quelque part en Andalousie. Sa mère s’était remariée avec un mécano qui tenait un petit garage si bien que Rogations lorsqu’il avait fallu travailler, avait suivi la voie et était devenu chef mécanicien. Il travailla au  garage de son beau-père qui en profita pour prendre une espèce de retraite anticipée, dans les bistrots du coin. C’est comme ça, qu’il s’était procuré le camion, il l’avait « préparé » pour faire l’aller et retour et livrer le colis secret sans encombre.

Rachid, de son marche pied, lui fit un signe : ils étaient arrivé. Il réveilla Gamin, qui se redressa brutalement sur le siège. Il eut tout de suite dans le regard quelque chose des toreros lorsqu’ils attendent le paseo, dans le couloir. Un mélange d’une sourde inquiétude et d’indifférence froide, où par intermittence surgissent les éclairs de l’ironie cinglante que l’on peut prendre pour de la provocation mais qui émane plutôt du cynisme protecteur des sages. Il était tout de suite à son affaire, et avant que Rogations ait eu le temps de lui dire quoi que ce soit, il avait bondi dehors et s’était installé à la barrière. Rachid était aussi à côte des barrières et discutait avec les deux hommes qu’il avait convoqués pour l’aider à ouvrir et refermer le sas. Il avait choisi des andalous, des saisonniers, qui étaient là pour les raisins et qui repartiraient sitôt la saison terminée. Ça éviterait les racontars dans les cafés, les soirs trop arrosés. Rogations gara son camion dans l’axe du chemin, ouvrit l’abattant et rejoignit les trois hommes et Gamin.
Très rapidement Rachid donna les ordres en espagnol, puis Rogations et lui se tournèrent vers Gamin. Il était comme électrisé, à la fois tendu comme avant d’entrer en scène mais en même temps relâché, comme un sportif avant la course. Il dégageait étrangement une énorme maîtrise de lui-même. Les trois hommes se tapèrent dans la main ; Rogations et Rachid se placèrent de chaque coté de l’abatant qui formait le plan incliné et Gamin disparut dans l’obscurité du campo.

Au bout de 5 minutes, qui parurent des heures, les deux hommes inquiets entendirent le grondement d’une charge furieuse qui semblait débouler de l’obscurité mystérieuse. Enfin dans la lueur de la lune, Ils virent surgirent Gamin hors d’haleine, courant à toutes jambes, zigzaguant très énergiquement, semblant manquer de tomber à chaque changement de trajectoire, et derrière lui, à quelques mètres, furieux et écumant, un mâle de plus d’une demie tonne, tête baissée tentant, dans des coups de têtes violents de chopper le diable qui s’agitait devant lui. En fait la trajectoire brownienne de Gamin, freinait la vitesse de l’animal sauvage qui, malgré tout, apparaîssait vraiment très proche du nain. Quand ce couple impossible arriva à une vingtaine de mètres du camion, et que Gamin semblait irrémédiablement perdu tant les coups de cornes se rapprochaient dangereusement, dans un coup de rein dont on ne le pensait plus capable vu qu’il semblait dans cette situation à la limite de ses possibilités, il accéléra, reprenant soudain de la distance à son poursuivant, bondit sur l’abatant du camion et disparut au fond de la bétaillère. Le toro s’engouffra à son tour, on entendit un choc et Gamin donner un ordre brutal et précis. Les deux, restés scotchés par l’exploit, relevèrent en un instant l’abatant, coincèrent les taquets et bloquèrent avec la barre de sécurité, sans se poser de question. Ils soufflèrent, en entendant le toro furieux et piégé cogner comme un fou contre les cloisons. Quelques secondes plus tard, Gamin surgit sur le toit du camion, sauta sur les épaules de Rogations et redescendit à terre. Les trois hommes après un temps de surprise ébahie, éclatèrent de rire, en tapant dans le dos du nain torero qui venait d’accomplir l’exploit et qui pour eux, méritait unanimement les oreilles et la queue. Gamin, le visage illuminé, alla s’installer dans la cabine. Rachid salua les deux Espagnols, qui avaient refermé les barrières, leur remit quelques billets et revint rejoindre Rogations et Marsavril qui discutaient de l’exploit.
Le camion démarra et commença son voyage vers le Nord.

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Published by Emma Falubert
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