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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 18:04
  Ils roulèrent jusqu’au matin, se payèrent un petit-déjeuner dans la cafétaria rutilante et bien nommée « sul’pouce » d’une aire d’autoroute. Ils prirent même le temps de faire une petite sieste sur le parking. En milieu d’après-midi, ils reprirent tranquillement leur voyage. À cette vitesse, à peine 60 à l’heure, ils avaient finalement préféré sortir de l’autoroute, ce qui fait que le soir, ils étaient encore à 350 km de Paris. Ils prenaient leur temps et Ils s’arrêtèrent à nouveau pour dîner, Rogations se glissa à l’arrière du camion pour dégager quelques bottes d‘herbe pour le toro, lui administra une piqûre de Tiletamine, un puissant calmant dont il avait quelques doses dans son sac, pour le calmer. Il en avait parce que La Tiletamine, calmant vétérinaire, il en dealait de temps en temps dans des raveparty. Certains « raveurs » en raffolaient et en abusaient. Ça les mettait dans un état de bien être toute en provoquant de « douces » hallucinations aussi percutantes qu’avec un « exta ». En plus, il faisait de bons prix et c’était moins cher. que les extas Les toros, eux ça les calmait pendant les transports et leur évitait de cogner et de se blesser. Non pas que ça ait pu détériorer le camion , ou même de provoquer un accident mais il y avait le risqu de les voir s'abîmer les cornes. Ce qui n’était pas une très bonne chose pour un éleveur digne de ce nom : Un toro avec des cornes abimées perd une grande partie de sa valeur. Les trois hommes avaient peu de morale mais prônaient tout de même quelques principes qui leur en tenaient lieu, de morale.

Ils roulèrent ensuite quelques heures et vers 3 heures du matin, ils firent halte dans une station-service sur le boulevard circulaire de la Défense pour faire le plein, une pause et jeter un œil au toro.

Les rues et les boulevards alentour étaient déserts. La station fonctionnait avec une carte de crédit. Seul un vague gardien, à moitié endormi dans une guérite cadenassée, jetait de temps en temps un œil mort sur les pompes. Ils se servirent pendant que Gamin demandait à Rachid de descendre l’abatant. Le toro semblait très calme, endormi, couché sur le lit de paille que Marsavril lui avait installé. Avec une fourche et sans que l’animal ne réagisse, ils lui rafistolèrent une paillasse plus propre. Ils laissèrent ouvert le fourgon pour aérer ; le toro, entravé et à moitié dans les vaps, ne bougerait pas. Tranquillement, ils s’installèrent à l'avant du camion et  fumèrent une cigarette, ensuite ils refirent la pression des pneus, vérifièrent les niveaux, Chacun leur tour, ils allèrent aux toilettes puis enfin se décidèrent à repartir pour la dernière partie du voyage.

Mais lorsqu’ils arrivèrent à l’arrière du camion pour redresser l’abatant, ils eurent un choc : le camion était vide ! Ils regardèrent autour d’eux : Le toro avait disparu.

Ils garèrent le camion à l’écart. Puis regardant sur un panneau où ils avaient repéré un plan des lieux, ils comprirent que ça n’était pas gagné et qu’ils étaient vraiment dans une belle merde. Ils avaient fait une vraie et belle connerie, à laisser la porte ouverte comme si ça avait été un simple cheval. Trop tard pour avoir des regrets ! il fallait le retrouver, ce monstre sauvage. Un toro dans ce dédale de routes, de placettes, de dénivelés, de souterrains, non seulement ils auraient du mal à le retrouver mais aussi et surtout beaucoup de mal à le recharger dans le camion. Ils percevaient l'incongruité et le danger de la situation. Tous les trois sans se le dire pensaient aux histoires avec les autorités si les Gardians du coin le retrouvaient avant eux. Un toro sauvage, volé, en liberté à la Défense, ça ferait désordre, méritait la garde-à-vue, la confiscation du  véhicule et une grosse amende, sans compter les emmerdes en redescendant, chez eux ! Gamin réalisait qu’il avait été vraiment crétin et totalement imprudent,  et il s’en voulait. Il craignait en plus que la dose de calmant n’ait eu l’effet inverse, comme sur les humains. Il ne fallait pas paniquer. Il fallait essayer de le repérer, ensuite, en fonction de l’endroit, ils amèneraient le camion et ils repartiraient, en évitant les conneries pour la suite.
Ils partirent dans ce labyrinthe à la recherche de leur Minotaure, au milieu des tours désertées, des allées de béton et autres coursives. carrelées et sales. Ils arrivèrent tous les trois sur le parvis, « la plus grande plazza du monde », Gamin plaisanta sur la grandeur du Ruedo. Il ne croyait pas si bien dire, ils ne savaient pas comment l’animal était arrivé là, mais il était là immobile, visiblement abruti, planté entre deux bouches d’aérations, calé sans bouger, le regard dans le vague, se demandant sans doute ce qu’il faisait dans cet univers hostile.
Ils décidèrent d’aller chercher le camion de l’amener devant les accès Livraison. Ils savaient tous les trois que Marsavril, le plus grand nain du monde, devrait encore une fois être torero et qu’il était à nouveau  condamné à l’exploit. Il devrait refaire et réussir ce qu’il avait fait la nuit précédente. Gamin resta là, juste pour surveiller la bête qui malgré sa dose de calmant avait fière allure, avec ses cornes démesurées , en forme de lyre, son trapio ramassé et sa robe parfaitement noire qui luisait dans la lumière glauque et froide des immenses réverbères. Finalement heureusement qu’il l’avait piqué parce que il se demanda ce qu’ aurait fait un toro totalement furieux au milieu des gratte-ciels de béton et de verre. L’endroit était étrange et de là où il était, il ne voyait qu’amas de tours, lui faisant penser à des images de New York ou de Chicago. Il se demanda si les Américains aimaient les toros, s’il y avait des corridas à Manhattan, si les tours étaient plus hautes là-bas ? où était la tour Eiffel ? où était la Seine ? si on pouvait s’y baigner et s’il y avait eu des arènes à Paris ? Il se sentait bien, trouvait tout, très beau et en regardant ces dizaines de clochers de cathédrales sans fin et sans Bondieuserie, il se dit que lui n’était décidément pas grand, mais que la vie valait la peine d’être vécue ! Iil était comme ça gamin , depuis toujours résolument optimiste et heureux de vivre. lI souriait en imaginant le toro qu’il avait réussi à tromper une première fois et qui peut être ne se laisserait pas avoir une deuxième par son stratagème. Il n’en aurait que plus de mérite. Le défi l'excitait.

Rogations et Rachid tournèrent sur les bretelles et les parkings pendant un moment avant de trouver la bonne entrée. Ils avancèrent le camion jusqu’au pied d’une des tours, curieusement on les laissa passer. Ils se disposèrent comme dans le campo et allèrent rejoindre Gamin où il l’avait laissé.

Ils trouvèrent Gamin très perturbé et agité. Il avait perdu son flegme et son humour. Il était grimpé sur une des bouches d’aération et dans une position figée et avec un air stupéfait qu’ils ne lui connaissaient pas, il regardait le toro immobile, tendu, aux aguets, prêt au combat, ayant apparemment retrouvé totalement ses esprits et du tonus. Ce qui semblait provoquer la stupeur du torero, c'était que devant lui se tenait à une dizaine de mètres, un homme, un gardien, en uniforme, qui s’avançait doucement, tout doucement et sans crainte, vers le toro. Un homme dans un état anormalement allumé, le regard enflammé, le corps arqué vers son but, le port altier, étrangement très andalou, une main en avant, des mouvements du corps qui contrastaient avec l’aspect simplet de son uniforme de gardien. Le toro hésita, s’ébranla et finit par charger, une première fois puis revint à la charge, plusieurs fois. La première fois, ils avaient tous les trois fermé les yeux, persuadés de l’issue fatale de ce combat déséquilibré. Mais le toro passa ainsi plusieurs fois de plus en plus près et l’homme gardait parfaitement la maîtrise du combat. Impressionnant même ! C'était bien une faena qui se désinait là devant leurs yeux... Mais il fallait récupérer le toro avant que ça ne dégénère; qi'il y ait accident ou que la police ne s’en mêle.

Rogations et Rachid retournèrent au camion, se placèrent comme à l’enlèvement. Marsavril emprunta la torche électrique de Rachid. Il se plaça en surplomb, au niveau de l’homme qui prétendait toréer, plutôt pas mal d’ailleurs, le monstre qu’ils devaient livrer le lendemain matin. Il attendit que l’homme fut juste devant lui, à l'aplomb de son refuge pour sauter sur les épaules du gardien torero. Il l’assomma avec la torche et se planta devant l’animal en l’appelant. Le toro dérouté par le changement d’adversaire, resta d’abord sans bouger, sans doute encore l’effet de la Tiletamine. Gamin se rapprocha de lui, doucement et en sautant sur place. Il sautait en appelant, à la façon d’un écarteur ou d’un banderillero, à la différence qu’il mesurait un mètre douze et qu’il ne sautait pas très haut. On avait l’impression qu’à tout moment, le toro pouvait le pulvériser ou le faire voler d’un coup de corne jusque dans le haut des tours. Le toro finit par démarrer et lui fonça dessus. Gamin se mit alors à courir en zigzagant de la même façon que dans le champ. Ils s’approchèrent du camion. Le toro ne courait pas très vite, il s’arrêta même, Gamin eut un instant l’impression qu’il ne lui referait pas le coup. Il se plaça juste dans l’ouverture du camion, sur le haut de l’abatant, et se remit à sauter. Le toro fonça, grimpa sur le plan incliné, Gamin se laissa percuter entre les cornes, s’accrocha à la façon d’un forcado, entre ces cornes. Il hurlait aux deux autres de s’apprêter à refermer la porte. Le toro n’était qu’à moitié rentré dans le camion, il secouait la tête violement dans tous les sens pour se débarrasser du nain qui s’agrippait de toutes ses forces. On avait vraiment l’impression qu’il pouvait être projeté n’importe où puis transpercé par le monstre rendu fou furieux.
Le toro finit par rentrer. Les deux autres remontèrent l’abatant sous les violentes injonctions du nain acrobate, toujours en mauvaise posture. Les deux autres claquèrent la porte, remirent toutes les sécurités et attendirent. Ils étaient en sueur, tremblaient presque, tant le vacarme et le remue ménage dans le camion était impressionnant. Et puis on n’entendit plus rien. Ils craignirent le pire. Et tout à coup ; comme à son habitude, surgit de dessous le camion, Gamin se redressa d’un seul coup, un grand sourire de triomphe, sur son visage radieux. Les deux compères soulagés et rassurés l’attrapèrent et ils firent tous les trois le tour du camion comme s’ils avaient  fait le tour de l’arène. Ensuite, Ils grimpèrent très vite dans la cabine. Le camion repartit vers sa destination.
Ils ne virent pas un jeune gardien se pencher sur la silhouette du torero en casquette, ils ne virent pas non plus son sourire.
Ils filèrent vers leur point de livraison où ils arrivèrent sans plus d’encombre vers 11 heures  du matin. Mais là c’est une autre histoire.

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Published by Emma Falubert
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