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14 mai 2010 5 14 /05 /mai /2010 16:40

Jeudi matin, ciel bas et lourd sur Paris et l’humeur froide comme le fond de l’air. Quais TGV, gare de Lyon, la fièvre et l ‘agitation des grands départs. Mais l’excitation d’un départ  en feria ne se partage pas de la même façon, un jeudi, fut-il de l’ascension, où la pluie menace. Tout autour, les autres s’agitent, en familles, en couples amoureux, duos en cavale, ou vieux ménages en crise. On se remue les paillasses brouillonnes en bandes de jeunes ou bandes de cons, en retraités fringants, entreprenants ou désorganisés, en groupes organisés de crétins ou d’ailleurs. Bref, ça part en Week End, en vadrouille, au soleil ( ?!), l’espoir fait vivre. Et ça se bouscule aux portillons des rames moustiquées et des composteurs jaunes pétards. Et Dedans, pas mieux : les bobos, les totos, les cocos, les sosos, les neuneux,   sont de sorties, mais on n’est pas à la fête, ni à la noce, d’ailleurs, et il n’y a pas de raison. Et puis pour bien faire, le désir semble en berne, les filles seules sont pressées, renfermées, prêtes à s’effaroucher à la moindre vantardise, les hommes, fuyant leurs responsabilités, regardent ailleurs, ne se vantent plus de rien, l’oreillette rivée aux pavillons, les enfants piaillent et les ados boudent. Les pères s’agacent de ne pouvoir lire l’Equipe tranquille, Maman, achète les chips, géantes, à l’ancienne ou au potiron, elle prend aussi des sodas, plein de sucre, pour une fois autorisés, pour les petits,

« …Qui finiront bien par avoir faim… » 

«  Mais non, mais si, je te dis ! mais si ! je te crie et je te répète ».

Chez les anciens, on a la panique et l’agitation plus lentes, plus calmes et moins bruyantes, mais tout de même, ça discute ferme et sonore.

Il n’a pas composté, « t’avais qu’à le faire », et elle, qu’a oublié les oeufs durs, le drame,

« Marre de tes œufs durs ! »

« La prochaine fois, on ira en voiture, justement ».

« Mais, tu sais bien qu’avec tes yeux, ça ne serait pas raisonnable ! Jean-Pierre te le dit chaque fois ! »

« Et alors ? » qu’il marmonne méprisant l’ancien, à qui l’on ne l’a fait pas,

« Le principal c’est que les autres nous voient ! » silence et consternation amusée. On s’en fout, on reste calme, mais c’est tendu tout de même, de temps en temps ; ou bon enfant parfois, et ça oscille de toute façon, banalement, entre satisfaction béate et profonde et lourde lassitude, masquée en agitation hystériquement joyeuse. Plus tard, dans les wagons, « on dit les voitures », précisera la vieille à son ancien, entre deux ronflements et deux sudokus (ce truc idiot qui a remplacé, les mots croisés, sans doute parce qu’il n’y a pas besoin de savoir lire). On sait que le pire est à venir et que ça finira par partir en couille, ça gueulera et piaillera, encore plus, ça courra dans les couloirs, les sodas dégoulineront sur « le seul pantalon que je t’ai pris ». Ou bien, encore, inévitablement, le pire, ce sera cette odeur de plats chauds, réchauffés, qu’on mange à grands renforts de bouches ouvertes et de claquements de langues, en jouant à la game boy et à la WII.

Pas facile, les voyages, insupportables, même. Alors, on ne peut s’en empêcher et on pense avec émoi, et un brin d’envie, à Emma Bovary qui s’envoya en l’air dans sa « voiture, » quelque part du côté de Rouen. On pense furtivement à Emmanuelle dans son avion… Et puis on pense au Trans Europe Express, et son tournedos Rossini qui sentait la vraie cuisine et le bon gras, et puis on ne pense plus à rien, on s’endort, finalement, pour se réveiller, à Nîmes, une petite éternité de trois heures plus tard.

Et puis, là, très vite, on se prend un petit Ricard, avec les amis retrouvés, et on trinque pour se mettre au diapason puis on retrinque pour le bonheur, ensuite viendront, la santé, l’amitié, le pognon, la fraternité, la réussite, les toros, la feria, le beau temps, nos enfants, nos parents, les femmes, les hommes, les mariages, et on recommencera, pour conjurer et oublier, sans doute, les petits emmerdes de la vie… toujours, raisonnablement, bien sûr.

La novillada se termine, on croise les amis qui en sortent. En particulier, un. Il est là entre deux, (deux, on ne sait pas bien quoi), et du coup, impossible de savoir s’il en vient ou s’il va y aller. Il reste vague. « Il en est », en tout cas. Expert, vaguement sentencieux et toujours ambiguë, délicatement dans le doute, sans certitude aucune, mi imposteur, mi sincère, et un peu roublard. On ne sait plus s’il y croit, si il y a cru, si il aime ça, et si il en reprendra. Il ironise, approuve, questionne, finalement, on est content de l’avoir vu, mais on n’en sait pas plus et lui non plus et c’est très bien comme ça. On sait juste un peu plus tard, au détour d’un restaurant, ou de la table basse et à roulettes ferrovières de Bernard (décidemment, il faudra y mettre une cale) qu’il sculpte de très beaux toros et semble avoir fréquenté Thésée et son Minotaure. Mais c'est une autre histoire...

Et il se met à pleuvoir des cordes. Ça dégouline en torrents violents. La ville va se noyer, quant aux arènes, on craint le pire. Dans cette lumière de fin du monde, les rives du Styx ne semblent plus très loin et il y a soudain une espèce de gravité et d’importance qui s’est abattue sur la ville. Le temps semble peser plus lourd, ils sont loin les tracas du matin. Il y a les affiches du seul contre Six, pour lequel on est venu… le temps s’arrête, suspendu, à ce ciel d’enfer. Et on y pense enfin, sérieusement, concrètement : Tout à l’heure, devant six toros, le torero, comment va-t-il faire ? On se pose la question ? Et, on se sent très con, très petit, inutile et prétentieux, ordinaire ! Tous ces désagréments du matin ? ces petits embarras sans importance ? on relativise et comprend qu’ils sont juste l’expression de la vie…! La vie joyeuse des gamins qui ne savent pas encore, des parents qui essayent toujours et des vieux qui y croient encore.  Et Alors ? de quel droit, râler ? Et il pleut toujours.

Tout à l’heure, un homme jeune, bien au dessus de tout ça, au dessus de tout, finalement, parce qu’il a fait volontairement de sa vie, une espèce de sacrifice permanent, de tentative d’effacement, d’expiation même, du mal et de la bêtise ordinaire, par cette recherche du mystère et de la beauté, cachés dans le combat, va devoir, sans y avoir été obligé par personne, juste parce qu’il sait que quelque part des gens souffrent, et que lui en affrontant 6 toros, pourra peut être améliorer leur existence, aller jusqu’au bout de son engagement, pour Haïti et pour nous…

On y va donc aux arènes, penauds, mais soulagés, et au fond, sûrs qu’il va être là. Ce type est incapable de nous décevoir, il s’en fout de la pluie, et du froid, de la piste qui glisse, du sable boueux et de nos pieds trempés. Il a dit qu’il le ferait, il le fera. Et il le fait, il semble même ne pas avoir hésité, il le fait et il le fait bien, généreusement, artistiquement, sans arrière pensée, à fond, avec même un répertoire à la cape encore plus étoffé et, par moment, une profondeur, une densité qui s’en fout de la pluie et du froid, des enfants qui braillaient et des chips croustillantes et qui puaient, il y a un siècle, dans mon wagon. C'est beau et là au milieu de l'arène, il sourit. Il sait qu'il a gagné son vrai pari : être là, contre 6 toros, pour gagner la vie, et rendre celles des autres un peu meilleures et nous un peu moins cons !

Alors définitivement, foin des polémiques, et des discours vains, sur les toros, un peu faibles, la pertinence de la démarche, le nombre de spectateurs. On est heureux qu’il l’ait fait pour nous, pour eux. On est content d’être effectivement un (tout petit) peu moins con ; moins égoïste, un peu grâce à lui, et à ceux qui ont permis ce beau moment de grâce et de générosité sans arrière-pensée carriériste. On est fier d’y avoir participé, pour le Ruedo, pour les clubs Taurins, et puis, pour nous aussi. Et promis, on ne râlera (presque) plus dans le train du retour.

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Published by Emma Falubert
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