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11 avril 2012 3 11 /04 /avril /2012 01:38

Je me demande toujours ce que l’on vient y chercher dans ces férias ?IMG_4255.jpg

L’émotion d’un spectacle différent, décalé, archaïque ? c’est selon… mais cela ne suffit pas, il faut un peu plus encore…

« On remet le voyage en route » disait Céline, pour signifier notre obstination à vouloir se coltiner sans cesse à l’absurde condition humaine, encore et encore, à travers les petits riens sublimes  ou les grands desseins illusoires, peu importe, on y retourne… à cette feria, et à chaque fois, c’est la même chose et pourtant ce n’est jamais pareil : les mêmes gens, les mêmes embrassades et les mêmes effusions, les mêmes doutes, les mêmes attentes et les mêmes déceptions ?

Pas tout à fait, et c’est là que réside le mystère de notre acharnement : il suffit d’un sourire de plus, d’un air grave qui surprend quand on ne s’y attend pas, d’une série de naturelles parfaites d’un torero trop souvent besogneux,  d’une mauvaise blague, un peu lourde d’un ami qu’on pensait moins con, une paire de banderilles vraiment entre les cornes, d’une réflexion intelligente d’un abruti que l’on croyait perdu… ou encore cette plaisanterie douteuse, mais pas si conne, d’un autre qui d’habitude n’en décroche pas une…

Y aller donc pour retrouver aussi l’effervescence de tous les palabres, et autres controverses, où l’on s’engueule pour un nombre d’oreilles, une jambe avancée, de face ou de profil, comme si l’émotion devait se quantifier en nombre de pavillons… (c’est un malentendu, cette histoire d’oreille, cela va de soi). Les garants du bon goût, de la tradition, de la sacro sainte règle et de ses canons auront beau vitupérer, protester, s’escrimer, personne n’y pourra jamais rien : l’émotion et le plaisir viennent toujours dans les  débordements et les excès, là où on ne s’y attend pas… il n’y a que les peines à jouir, (encore eux, cf. article ci dessous), qui ignorent qu’au de là de l’esprit et de la lettre, il y a l’invention le saut créatif et l’interprétation libre… et que l’Arte est aussi dans ce moment où tout vous échappe, où l’on pardonne à un torero d’en faire un peu trop, tant il est sincère, et à une jolie femme de ne rien y comprendre, sans vouloir s’avouer que l’on rêve de lui expliquer plus tendrement, plus intimement, plus profondément,  ce qui se passe dans ce corps à corps entre l’homme et la bête… sans doute parce que soi même, on tente encore une fois de comprendre le mystère de cette gestuelle, en forme d’infinies caresses ou de virilité autoritaire, macho dit on…

Revenir à la féria pour tenter de « dire ce mystère », en le murmurant ailleurs à l’abri des regards paillards d’une compagnie trop bruyante… ou bien encore le raconter aux absents à qui l’on pense, parce que chacun a dans la tête à un moment ou à un autre, son grand absent ou sa belle absente, à qui l’on pense et avec qui on aurait aimer partager mais on ne peut pas : l’inanité ne se partage pas, et le plaisir non plus… Mais la frénésie positive de la feria n’autorise pas le regret, et la fête continue, on n’y culpabilisera pas… on ira y traîner jusqu’ au matin parce que c’est fou ce que l’on vit, ce que l’on voit et ce que l’on entend lorsqu’il ne se passe rien : une discussion de Café du Commerce ou de Tambourin… et les fulgurances impromptues qui jaillissent du coin du bar : on y parle soudain d’un Giono, un peu rude, et  de Pagnol par trop rond, et de Charlie Parker, l’inventeur éternel, avec deux pochetrons sublimes et avinés, et la musique du Charlie qui semble fuser soudain de leurs rêves perdus ou d’on ne sait où, dans des sphères invisibles, entre deux bandas flonflons… et quelle musique !

ou bien cette autre jeune femme qui sourit à cet homme mûr, à la DLC largement dépassée diront les persifleuses mauvaises langues, dont les plans s’écroulent lorsque la belle se refuse à la pique, devenant manso, dira le prédateur boursouflé, amer et de mauvaise foi… 

Et tout ça, d’un côté comme de l’autre, envers ou endroit, homme ou femme, avec ce récurrent manque d’élégance, venue sans doute, de lourdes arrières pensées testostéronées ou « sévèrement burnées… »

Alors qu’ailleurs et à d’autres moments, beaucoup plus élégamment, un quinqua, qui ne les fait pas, invite sans contrepartie des amis et amies à sa table ou en barrera, juste  pour le plaisir de faire plaisir. On y verra un Hollandais ( ?!) grande classe, dynamiteur du légendaire pas de sénateur, et qui incarne de la chose publique le vrai (bon) sens, en particulier de cette activité souvent dévoyée : la politique… On y verra aussi un Belge, dynamique et plein d’idées et qui sait péguer parfois quelques passes assez élégamment ; un italien, dandy tranquille, discret mais efficace lorsqu’il s’agit de conclure… un dossier, et des parisiens, toujours émerveillés de se retrouver là…

IMG_4256.jpgAilleurs, un inconnu plus bourrin, moins généreux, se verra renvoyer dans ses 22, (mètres) sous prétexte justement qu’il ne les a plus les 22 (ans)… à moins que, au vu de son air vicié, ce ne soit juste une histoire de mauvaise haleine…

Quoi qu’il en soit, d’un coté, il y a des jeunes et de l’autre des anciens, on n’y peut rien, c’est comme ça !

Parce qu’ à la feria, ce sont toujours deux mondes qui se côtoient : les importants ou les modestes, les presque riches et les pas tout à fait pauvres, les smicards ou les rentiers et tout ce monde brassé, mélangé, rigole, danse et chante ou parle ensemble sur le même tempo, malgré les artères bouchées, les vieux os, des uns et les poussées acnéiques ou les vergetures précoces des autres…

Parfois, il y a conflit tout de même, soit que la vieille classe ( « celle qui ne paye plus la vignette ») veuille en découdre et imposer à une jeunesse cruelle et exigeante ses certitudes avinées, ses connaissances académiques, ses déjà-vus suffisants et ses regrets blasés, soit que de son côté, cette jeunesse veuille juste du spectacle facile, de la fête tout de suite et des nuits sans fin tout le temps, ou encore des toreros parfaits, jeunes, sorte de héros positifs, modernes, à la fois stars inaccessibles et en même très copains…

et la féria ce peut être aussi cette population de vieux messieurs et de dames anciennes qui ne valent guère mieux, qui jugent, condamnent ou encensent cette jeunesse éclatante et magnifique qui se bat et s’escrime dans le ruedo… d’où, au bout du compte, pour cette fois, on ne retiendra pas grand chose, à part toute la corrida du Vendredi… avec trois toreros qui nous sont revenus, pour des raisons différentes  et avec des moyens différents… et peu importe, encore une fois, le nombre des oreilles…

et l’errance dilettante dans cette féria continue avec tous les amis : les nouveaux qu’on attendait pas, producteur ou brocanteur, ou les deux, je ne sais plus, mais généreux en tout cas, et qui font le poids assurément et pour longtemps.

Les vieux, les fidèles avec qui on ne dit rien, pas besoin, mais on n’en pense pas moins, ou juste un peu plus fort, pour faire durer la complicité.

Ces amis de passage que l’on ne reverra jamais et c’est tant mieux, ou c’est dommage, on ne saura jamais et pour cause, mais on aura passé un bon moment…

et les amis absents qui n’ont pas toujours tort,

et cet autre, grand voyageur, sorte de « dormeur du val, qui ne dort pas du tout dans le soleil, la main non sur sa poitrine mais sur son gin tonique, Tranquille et Il a juste deux taches de vin rouge au côté droit. », poète à sa façon, donc, et qui danse la salsa comme personne… mais une seule, par soir, comme Jose tomas, peu de contrat mais de qualité…  

ou cette jeune femme, pleine d’Esprit, et surtout de mystères qui décoiffent, de sourires et de fossettes irresistibles et avec qui on mange des frites au Galoubet avec la volupté un peu snob d'un mangeur de caviar…

 et il y a aussi ces connivences amicales, discrètes et réservées où l’on découvre que cet autre est musicien, en plus d’être joueur échecs, aficionado, grand patron, humaniste inquiet, propriétaire de chevaux, littéraire et matheux…

ou encore découvrir que cet autre venu de loin pour l’occasion, sous ces airs de critique et de spécialiste blindé, reste un peu midinette, et écrase discrètement une larme, de bonheur bien sur,  lorsque Ruis Miguel, qu’il voit pourtant tous les jours sur la place de sa ville, passe devant lui…

Découvrir encore qu’on peut filmer la tauromachie sans filmer des Toros, sans chercher à re-produire, parce qu’une image, « juste une image n’est pas toujours une image juste », et que, du coup, le puzzle de Marcel Bataillard, en dit plus sur la construction de nos souvenirs et les images qu’il n’en reste pas… « parce que se souvenir, c’est aussi savoir oublier » ce qui encombre et ce qu’il faut détruire pour garder intact et profonde l’émotion…  

ou encore, cette découverte qu’il est possible de voir ou revoir une faena dans les yeux de l’autre, avec " Aparicion" du vidéaste Meryl Fortunat-Rossi.

et il y a tout ça tout le temps, toujours pareil et jamais la même chose, disais je…

toutes les histoires, les miennes, les vôtres, les nôtres, qu’on ressasse, qu’on retro uve et qui nous construisent une mémoire pour toujours… et il y a l’histoire, l’histoire de la littérature, de la psychanalyse, de l’art, de la tauromachie, lorsque l’on croise une vieille IMG_4335.jpgdame, artiste importante de l’histoire de l’art contemporain en marche (qui fit l’affiche de Vic en 2010 ), et qui termine devant nous un loup et un chaperon rouge qui n'ont rien de taurin, Lydie Arryckx...

 

ou que l’on tombe nez à nez, grâce à notre belge de tout à l’heure, au détour d’une vitrine amie, sur IMG_4250.jpgcette photo de Granero, ce torero mort éborgné le 7 mai 1922 et resté à la postérité parce qu’il inspira à Bataille son Histoire de l’œil, texte fondateur de la tauromachie moderne… si si …

 

 

IMG_4252.jpgou bien, pour finir, ce triste portrait de Manolete, sur son lit de mort qui nous touche et nous trouble immédiatement. Il nous rappelle que les ferias, avec  nos agitations, nos fébrilités et nos verres en trop, nos verres de plus, (l’inatteignables dernier verre, dirait Deleuze), nos quêtes d’absolu ou de relatifs, peu importe, et toutes les rencontres, fortuites ou calculés, tous les excès, en forme de fuite en avant, et nos abstinences trompeuses et nos refus en forme de quêtes de perfections et de beauté, nos envies de postérités factices, nos désirs immenses ou secrets, nos  pathétiques regrets, entre deux corridas, au milieu des Toros et des hommes, ces héros dérisoires qui animent cette métaphore sublime de la vie, de nos vies, sont sans doute juste faits pour conjurer notre irrépressible peur de la mort !…

Nous y revenons, non pour ne pas mourir, ni pour voir mourir quiconque, mais pour oublier cette peur universelle, inévitable, et c’est pour ça, qu'on remettra le couvert, et encore un verre, et mille éclats de rire, et mille frayeurs et on retournera aux arènes à la recherche de la beauté promise ou absente, fragile ou indestructible… parce que nous savons qu'ici, dans cet endroit unique et éphémère vibre le souffle de la vie dérisoire, essentiel, catastrophique, excitant, dont nous avons besoin pour vivre bien et heureux tous les jours en attendant la fin… voilà pourquoi on y revient et on y reviendra toujours à cette féria…

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Published by Emma Falubert
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