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18 avril 2010 7 18 /04 /avril /2010 18:58

Si Le bonheur était fait d’une succession de malentendus, l’aficion aurait tout pour être heureuse ! Malgré tout, on rencontre plus souvent, des aficionados frustrés, blasés, fatigués, qui en fait de malentendus, ne partagent que leurs colères, leurs souvenirs et leurs certitudes castratrices, que des amateurs enthousiastes et joyeux. Sans doute, parce que, pour beaucoup, le bonheur de l’aficion serait une vieille idée, perdue et périmée. « C’était mieux avant ! » ou « vous n’avez rien vu, jeune homme ! ». Mais le charme et le bonheur de l’aficion résident, sinon dans une succession de malentendus, au moins dans la diversité des points de vues, venus de partout, teintés d’érudition, d‘émotions, de mauvaise foi, et toujours de passion. Ces "malentendus" accumulés finissent par dessiner, pour chacun, une espèce de vérité, un peu vague, fluctuante, incomplète, mais toujours excitante. La justesse ou l’injustice de certains, les écrits et les paroles des uns, les photos et les films des autres, ou encore, les couleurs des peintres d’hier ou les traits de ceux d’aujourd’hui, célèbres ou anonymes, participent à enrichir cette aficion, qui, accumulant, par là aussi, les malentendus, proposent tout de même une certaine idée du bonheur.

Et puis, qu’on les condamne ou qu’on les défende, qu’on y adhère ou qu’on les abhorre, l’histoire de l’aficion est traversée de ces grandes vagues, qui, de déferlements excessifs, en écume légère sur le sable des arènes, et dans l’imaginaire de l’âme sensible des aficionados, transforment, et font évoluer, ce mystère de l’aficion. Ces courants, successifs, ou concomitants, se télescopant ou se neutralisant, sont autant de repères pour l’histoire de nos émotions et de celles de nos aînés.

En fonction des époques, et des sensibilités, l’aficion s‘est donc cristallisée autour de l’engouement, pour ne pas dire la déification parfois, de grandes figuras, comme le Cordobes, Dominguin, Ojeda, ou Tomas, pour quelques uns des plus récents « monstres sacrés ». Et cet excès de respect, fut souvent le fait de grands auteurs et de belles plumes, qui entretinrent ce souffle mystérieux de la vénération, païenne. Le mythique et nobélisé Hemingway, l’ambiguë Montherlant, le secrétaire général de préfecture « goncourisé » et hispanisant, Joseph Peyré, ou un autre goncourisé, lui aussi secrétaire d’un autre type de prefet, (il fut le secretaire de Jean Paul Sartre),  Jean Cau, participèrent tous, de leurs écrits péremptoires ou idéalistes, à faire que le feu de l’aficion s’embrase autour de figuras et de ces autres stars que furent Bardot, Manitas de Plata, Jean Cocteau, et en d’autres lieux, Rita Hayworth, Orson Welles et Ava Gardner. Cette « cristallisation » de l’aficion se prolongea et a résonné encore longtemps, autour de l’impact, de ces moments uniques, et renouvelés, que sont les grandes férias, vues de l’extérieur, à résonances « exotiques », aux accents délirants, et, dans un monde trop lisse, d’une belle absurdité et excitante incongruité, Il s’agit par exemple, de la feria de Pampelune, « ah, l’encierro, mon ami, l’encierro, de Pampelune » ou «  des pénitents de Seville », « des bandas de Bayonne ou des fallas de Valence »…

Et puis, avec le temps, les voix et les images de ces sommités se sont éteintes, au fur et à mesure que les pages de Match jaunissaient dans nos placards. L’aficion ne s’est pas émoussée, elle s’est encore transformée. Les échos de ces temps révolus se sont perdus, dans l’élaboration de légendes mais aussi et, paradoxalement, dans l’avènement de cette « société du spectacle » et dans la surabondance et l’immédiateté des images d’un monde chahuté, chaotique et surmédiatiosé.

 Petit à petit, l’aficion s’est déplacée, a changé d’âme et de couleur. Elle est devenue moins collective, moins communautaire, presque plus intime, plus intérieure, moins incarnée…

Et il y a eu, ce que l’on a appelé, l’aficion CanaL +. Chacun, devant son poste, faisait naître cette espèce d’aficion couleur « cocooning ». Une aficion, à laquelle, on a reproché de ne pas connaître la réalité du combat, avec la peur, la violence, l’odeur des bêtes et du sang. C’est vrai qu’il manquait là quelque chose d’essentiel. Alors, les plus mauvaises langues, ne voyant que ce manque, lui prédirent de tristes lendemains. Certains puristes (nostalgiques ?) se révoltèrent même, parce qu’ils n’admettaient pas l’intrusion du cryptage dans les ruedos ! IIs refusaient ce qu’ils pensaient être (à juste titre ) une « succession de « best of » ((…) agissant) aussi comme un trompe-l'oeil. En occultant les impondérables de la corrida : les échecs des toreros, les mauvais toros, les estocades calamiteuses. Bref, tous ces bas morceaux de la tauromachie qui, au final, pèsent bien plus lourds que les triomphes gracieux, les deux oreilles et la queue » (article de Henry Haget de l’express mai 93).

 Et pourtant les Casas, les Albaladejo, les Zocato, et le Burgat, à travers, ces compiles idéales,  ils en ont décryptées des énigmes, dévoilés des mystères, sans toutefois jamais révéler le secret, pour donner l’envie, et, sans jamais vendre la mèche… pour créer le désir… Et, on peut le dire, que ce fut une vraie explosion, un vrai souffle médiatique, une belle inspiration cathodique, puisqu’il en reste encore aujourd’hui, de belles traces, inéluctables, indélébiles, dans les gradins de toutes les ferias du monde. Il y a en effet aujourd’hui dans les arènes, une vraie génération Canal ! Mais, elle a évolué, elle a su s’éloigner du poste,  venir aux campos, se confronter aux lundi gelés des premières ferias de fin de l’hiver, se lamenter des toros trop faibles ou s’exciter des vrais braves, à Vic ou à Ceret. Elle a appris à vivre avec son temps et sans doute, a-t-elle aussi participé à modifier sensiblement le comportement des figuras d’aujourd’hui… de la même façon que le foot a changé avec la télévision… mais ça c’est une autre histoire !

Et aujourd’hui, il y a encore une autre évolution en marche, celle qui passe par internet !  Ce réseau, où il y a prendre et à laisser, bien sûr, mais qu’on le veuille ou non, un réseau qui permet de tisser des liens et entretenir une aficion. Une autre aficion, pas forcément « savante », ni partisane, et qui peut entretenir et couver des malentendus et des méprises, mais en tout cas une aficion mobilisée, sensible et qui entretient, aussi le feu sacré. D’une autre façon, que dans les époques précédentes, avec un style qu’on pourrait qualifier d’« urbain », et de « médiatique » c’est sur, mais, peut être, beaucoup plus universelle (totalement ouverte sur le monde, taurin et autre ) et finalement presque plus au cœur de la vraie vie du monde du toros. I

l n’y a qu’à voir, pour n’en citer que quelques uns, le succès de Terres Taurines, Feria TV, Culturaficion, Toreria, Telemiroir, Corrida tv, ou Mundotoro, bien sur et tous les autres, liés aux clubs, aux maestros, aux éleveurs et aux sites des arènes, et sans compter tous (non pas tous, seulement quelques uns)  ces amateurs éclairés, ou non, qui donnent et partagent des informations.

Nul ne peut prétendre que cette abondance ne permet pas à tous, d’une façon ou d’une autre, de se retrouver dans l’émotion du ruedo… et d’entretenir une nouvelle aficion.

C’est vrai, le contexte et les règles ont changé ; comme celle du monde ! Essentiellement, parce que, presque tous les repères ont explosé. Les repères (repaires ?) que pouvaient être, par exemple, une énorme figura comme Dieu (enfin le Dieu des chrétiens) et ses rituels (encore qu’ils semblent avoir changé leurs oripeaux, même si il en reste quelque signes, païens), ou les idéologies et ses grands leaders, et les grands courants de pensées avec ses idoles universitaires. il y eut aussi l’ébranlement d’un pilier fondamental qu’était la famille, et ses rassemblements à vocation initiatique (les baptêmes, les communions, les mariages, il n y a plus guère que les funérailles qui rassemblent mais elles ne sont plus elles mêmes que des enterrements/enfouissements, quand ils ne sont pas de froids et sordides embrasements). Disparues aussi, les grandes figures littéraires charismatiques, il n’y a plus que des faiseurs de best sellers.  Les stars du rock and roll, du cinéma ou du théâtre se sont « peopolisées », et il n’y a plus de demis dieux, aux destins tragiques, comme Hendricks, Marilyn et Gérard Philippe… Et, pour ce qui nous occupe ici, les grandes figuras, inaccessibles, roulant, non pas carrosse, mais limousine américaine, ont aussi disparu , perdu une certaine aura, dans des joggings et une proximité sympathique mais plus ordinaire.

Il n’y a pas à le regretter, évidemment, « c’est comme ça », simplement, même si on comprend que, pour certains, la nostalgie ait eu parfois le charme cruel des regards tristes et des mélodies funèbres, funestes…

Cette aficion ancienne, qui s’était construite sur ces vieux repères, ces anciens schémas et ces modèles d’une société, (des mondes), qui n’existent plus, était une aficion qui recevait, prenait, et au fond subissait ! Il ne s’y créait pas d’échanges équitables, ni d’osmose, et finalement, tout se passait à sens unique. A l’époque  L’aficionados le plus engagé,  ne pouvait que s’enorgueillir de savoir émettre des appréciations, ou des critiques définitives ou de connaître untel ou untel… Il y avait là une « aficion d’humeur », savante sans doute, connaisseuse, comme on dit, mais en fait, juste réactive, et qui, malgré ses agitations, ses secousses et ses gesticulations bruyantes, était une aficion très passive, ne brillant qu’à l’ombre des grands repères mythiques évoqués précédemment.

Mais aujourd’hui ?

Dans ce monde, qui, par ailleurs, peut broyer les plus faibles, s’est créé, dans certains domaines, paradoxalement une espèce de proximité, comme si la réalité du monde était devenue plus tangible, plus accessible. Les citoyens se sont rapprochés des mouvements du monde, ou l’inverse, mais, il semble bien, que, débarrassé des artifices de la médiation des icônes et des modèles obligatoires, chacun puisse  se sentir beaucoup plus acteur, beaucoup plus individuellement impliqué et responsable. Chacun peut alors retrouver la conscience de soi même et en jouir. La figure de l’individu peut à nouveau exister et, en tout cas, légitimement revendiquer son statut d’individu responsable et autonome. Alors, bien sur, il y a des dérapages, des inutilités encombrantes et bavardes, que l’on retrouve dans tous les blogs où tout le monde peut donner son avis, sur tout, et chacun de s’épancher, de s’étendre lourdement sur sa propre vacuité et sans le souffle  créatif., que du vertige sur des vides abyssaux.  Mais, peu importe, « si ça leur fait du bien ça ne nous fait pas de mal, » comme disait ma grand mère, et d’admettre que Dieu et les stars sont morts, et qu’il faut bien s’occuper (là je ne suis pas sûre que ma grand mère…).

Donc l’aficion aujourd’hui, avec cette nouvelle donne ?

Elle, aussi, semble avoir perdu tous ses repères, on l’a vu, et les vieilles questions et leurs réponses, qui tenaient lieu de dogmes et de certitudes rassurantes, se sont dissoutes. Mais ce qui est sûr, c’est que la nouvelle aficion va aux arènes, aime les toros, et vénère ses héros, raisonnablement, sans l’hystérie qui prévalut, à une époque, par exemple autour de Chamaco fils, pur produit de Canal +… Elle se trompe encore parfois mais elle revient finalement aux valeurs sûres parce qu’« on ne lui fait plus »…  Et si aux yeux de certaines veilles barbes intransigeantes et lucides, elle ne se pose peut être pas suffisamment la question de l’Arte, du Temple, ou du Sitio, ou encore de la bravoure, de la noblesse ou de la caste du toro, si elle s’épargne, à tort, la question de l’engagement, des territoires, de la jambe, « du profil, ou de face », et si parfois, elle idolâtre le courage, sans la maîtrise, confond la créativité avec l’excitation, la grâce avec la simple élégance, ou l’inverse, au fond. Peu importe, parce que la différence c’est que sur un coup de cœur, énorme et généreux, les adeptes de cette nouvelle aficion, peuvent défoncer  des certitudes, qu’ils n’ont pas toujours, (sans doute parce qu’ils n’en veulent pas), faire fi des certitudes des autres, sans mépris et avec le sourire, ne pas écouter les mises en garde des plus frileux, et y aller !

Parce qu’ils y vont ! Au campo, ils y vont aux arènes, partout ,les petites et les grandes, les toristas et les toreristas ; sur un coup de tête, ils peuvent filer à l’encierro, et le courir, faire un aller et retour à Séville pour voir Morante, simplement parce qu’ils ne l’ont jamais vu,  organiser une tienta, faire vivre une bodega pendant cinq jours de folies, remettre, enthousiaste, un prix à un jeune torero mélancolique, prendre la cape et se planquer derrière les planches, sans honte, avoir la joie sautillante d’un zébulon ibérique, avoir des projets de fous et les faire aboutir, juste comme ça pour le plaisir de vibrer et de l’avoir fait.

Mais, surtout, et c’est la différence, ils ne se contentent pas d’assumer ces coups de cœur, non, ils s’engagent ! ils accompagnent et ils donnent ! Leurs grands plaisirs et leurs forces, ce sera, par exemple, d’aider un jeune torero ! Ils ne se sont pas posés la question de l’avenir du jeune belluaire, ils lui proposent de le dessiner avec lui, cet avenir. Ils ne se prétendent ni Stars, ni mécènes, ils ne revendiquent rien. En tout cas, ils n’en veulent pas la reconnaissance, ils veulent juste discrètement, humblement et sans ostentation, jouir de ses triomphes, l’accompagner dans son combat, ses difficultés et ses avancées. iIs accepteront aussi  de s’être trompés, mais ne regretteront rien, ils sont profondément et avec beaucoup de sincérité, (ils mettent la jambe, eux, et sans se poser de questions) véritablement de leur temps, en phase totalement avec les valeurs que les toreros font vivre et incarnent. Générosité, courage, ténacité, travail, beauté du geste, recherche d’un idéal. Ils doivent avoir compris et assimilé ce que disait autrefois un jeune torero français, Juan soto , au bord de la gloire ou de ses doutes : « L'avenir n'existe pas, Dans le milieu de la corrida, il n'y a que le passé et le présent. Le futur, c'est le toro qui décide.»

Geste gratuit, mais coûteux, honnêtement désintéressé, juste pour le plaisir de partager et surtout de donner, et du coup, c’est beau comme le sourire d’amis qui se retrouvent et c’est simple comme un bon jour…

J’en connais quelques-uns, des comme ça,  je vous souhaite de les avoir pour amis, peut être qu’en plus ils ne demandent que ça.

Ces gens là rendent les aficionados heureux, je les ai rencontrés. Ils accompagnent Roman Perrez, et incarnent à leurs façons,  l’aficion d’aujourd’hui.

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Published by Emma Falubert
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