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4 octobre 2012 4 04 /10 /octobre /2012 19:05

On peut ne pas voir avec José Tomas le génie absolu, et sans doute le plus grand torero de tous les temps… Tout le monde peut se tromper, c’est un vice de tous les temps. Le 19 eme siècle qui fut une époque formidable, en a vu plus d’un faire les erreurs et se fourvoyer dans des choix convenus, dictés par la mode et l’habitude. Ce fut par exemple le cas avec le  télescopage de l’irréprochable et délicate poésie d’un Théodore de Banville dont très peu aujourd’hui hui se souviennent du moindre vers ( et pourtant il fut un précurseur et un people,) face à celle sublime et flamboyante

d’un Arthur Rimbaud (ce géant qui de son côté eut à l’époque une renommée dans les faits divers). Beaucoup choisirent la prose ordinaire d’Octave Feuillet, besogneux et honnête académicien, surtout célèbre aujourd’hui pour avoir laissé son nom à de nombreuses rues, dans toute la France, plutôt que celle  de Gustave Flaubert dont on connaît l’influence et la destinée… De la même façon, il y a au Musée d’Orsay, deux toiles presque en vis à vis qui illustrent assez bien la fragilité de nos jugements de contemporains informés et blasés, et la nécessité de relativiser, de sortir des poncifs, des lieux communs, fussent ils largement partagés, reconnus et légitimes… D’un coté, une toile de Thomas Couture « Les Romains de la décadence » énorme tableau, d’un Maître incontesté, honorable et renommé professeur, classique patenté, une toile tout en maitrise technique et en bon sentiment… comme une tauromachie traditionnelle : rien à redire, c’est beau, grandiose, spectaculaire, un rien grandiloquent même, c’est assuré, presque incritiquable de la plus part des points de vues… sauf un seul ! celui du sujet lui même, il ne nous intéresse plus… et en conséquence, la forme ne parvient plus non plus à nous toucher et son intérêt n’est plus qu’historique… En face, un autre tableau « Un enterrement à Ornans », de Courbet, un rebelle, un réaliste engagé, une toile aussi énorme, tout en longueur, avec aussi un foisonnement de personnages, qu’on ne voit habituellement pas dans les tableaux de l’époque et des époques précédentes… des personnages ordinaires, de la vraie vie… qui nous ramènent à nos vies ordinaires, et qui 150 ans plus tard nous touchent, nous parlent encore … comme une tauromachie construite sur les canons classiques mais réinterprétés, avec audace, envie d’innovation et d’une beauté revisitée… une toile qui nous emmène sur des terrains où personne n’était jamais allé, de cette façon… Les deux tableaux sont presque de la même époque, ( entre 1847 et 1851 ), tous les deux irréprochables, techniquement et intentionnellement, mais la pompeuse désuétude emphatique de l’un nous fait sourire aujourd’hui, alors que le réalisme audacieux et décalé de l’autre nous émeut encore par cette incongruité provocante et généreuse. La double interrogation que propose Courbet - celle liée à la limite qu’est en soi et par définition la mort et ses représentations…et l’autre, la limite des pouvoirs/devoirs de la peinture, de l’artiste et de ses possibilités – impose une réponse… ouverte… Jusqu’où ? comment ? Pourquoi ? pour qui ?

Alors que Couture, véhiculait la question de la morale, donnant la leçon, « les mœurs sont dissolus, prenons garde, les canons de la beauté sont immuables » – l’autre , avec la trivialité déconcertante de son sujet, ne juge rien ni personne, et dans une technique totalement libre, sur des bases classiques et une composition déroutante, apparemment brouillonne et inattendue, crée paradoxalement de la dynamique et nous amène, avec toute cette puissance brute, à découvrir non pas le monde tel qu’il devrait être mais tel qu’il est… et nous tel que nous sommes… C’est finalement une des vertus de l’art et ce qu’on en attend… bien sur…

Pourquoi ce détour ? Tout d’abord parce que seul le génie de ce torero unique le permet, le provoque et l’oblige, c’est aussi la vertu de la profonde déflagration qu’il provoque : faire surgir des interrogations, proposer des réponses, bousculer les certitudes, télescoper des images, des savoirs… questionner les limites que l’on croyait établies, immuables et inchangeables… et Finalement la leçon de José Tomas qui par ailleurs est loin d’être un donneur de leçon est là : questionner la limite, celle du possible, de l’impossible, d’un ailleurs, autrement … Ce qui est sur, c’est qu’il torée et nous emmène corps et âmes, dans les confins d’un impossible que l’on croyait perdu… Avec ses gestes fondamentaux, précis et comme libérés, avec ses mouvements à la fois brefs et sans fin, avec cette grâce naturelle et aérienne, il nous fait vivre, concrètement et paradoxalement l’irréel d’une tauromachie que l’on croyait juste idéalisée et donc inaccessible. Avec une puissance durable et infinie, Tomas nous confronte réellement, à la vérité du geste toreo et à la beauté fondamentale, éphémère, que nous attendons sans cesse,  et qui nous fait sans cesse revenir aux arènes…

Alors qu’est ce que cela nous dit ? Comment ça parle dirait un lacanien primaire ?

« La voix du ciel » a répondu Zocato et nous en parlerons avec lui le 30 octobre prochain au Ruedo Newton… Mais avant de tenter de l’entendre cette voix du ciel, juste comme ça, regardons la, cette voix si discrètement grandiose, la voix de ce demi Dieu descendu dans l’arène ce 16 septembre 2012 à Nîmes. Tout de suite quelque chose est différent, il ne ressemble à rien de ce que l’on connait dans  les ruedos. Il ne marche pas, il ne court pas bien sur, il rentre dans l’arène, sans aucun signe extérieur de forfanterie, d’ostentation ou même de défi. À l’opposé de la présence bruyante, enthousiaste et passablement excitée d’une foule qui ne sait pas encore qu’elle entre en communion solennelle, il est silencieux. Ce n’est pas un corps qui marche, c’est José tomas qui vient, modestement, humblement, silencieusement, il est  le silence, au milieu du vacarme, comme Nijinski devait être la danse, Matisse dans son fauteuil la peinture, Terzief le théâtre et Arturo Benedetti Michelangeli la musique…  Il n a pas le regard figé par la concentration ou l’inquiétude, ni la flatteuse arrogance d’un belluaire, il est juste simplement vivant, à la fois déjà ailleurs et en même temps bien là, totalement…

Dès la première passe ce qui transparait, apparaît et subjugue, c’est qu’il n’y a dans ces gestes aucun effort apparent, aucune technique visible, ébouriffante, ou spectaculaire… ( de celle qui font le spectacle, comme le trapéziste qui salue pendant les roulements de tambours) aucun des signes d’une domination ou d’une quelconque volonté de montrer, démontrer,  quoi que ce soit. Il y a dans tous ses gestes et son attitude, la délicatesse et la sobriété des traits d’un Toulouse Lautrec, en même temps dérisoire, léger, presque absent, immatériel mais aussi parfaitement juste et précis. Il n’a pas comme les autres torero, l’air de quelque chose qui pourrait se reconnaître et se partager pour nous rassurer et nous conforter dans nos savoirs pédants et convenus… comme la maîtrise évidente d’un Ponce, la volonté d’un Juli qui ne renonce jamais, la fragilité provocante et ambigüe de Castella, rien à voir non plus avec le « temple » de Manzanares, la jeunesse triomphante de Talavante, ni la courageuse folie de Padilla… non, il n’est rien de tout ça et en même temps tout à la fois, parce qu’il est sans doute l’essence même du toreo, simplement, évidemment… au fond, Il pose pour toujours, la question de ce qu’est cet art…  sans la poser bien sur, posant sans discourir la réponse de ce qu’il devrait être… et ce que nous en attendons sans jamais l’avoir trouvé…

Et d’où nous viennent cette beauté et cette grâce ?… sans doute d’un fort sentiment de liberté, cette liberté qui crée, donne de l’élan, du souffle, une ouverture… du désir… simplement. Tomas n’a plus rien à prouver, ni à nous, ni aux hommes, il veut juste découvrir les limites et pour se faire, il s’est affranchi des contraintes, des contingences, du vivre ostentatoire, de la nécessité de paraître. Il se situe au delà comme Depardieu, suffisamment libre et indépendant pour pouvoir jouer Astérix, sans qu’on y trouve rien à redire, (sinon qu’on peut estimer l’entreprise inintéressante) ou lire Saint Augustin à Notre Dame, sublimement, librement, intensément… Sans que ça pose de problème… Pour continuer les métaphores qui permettent de cerner un peu mieux ce que l’on peut ressentir, on pense aussi à Piccoli, dirigé par Chéreau, dans « Combats de nègre et de chiens », où son entrée en scène était une merveille de maîtrise de l’absence/présence… il était là ! tout à coup, Horn pathétique et délicat, sans être rentré, parce qu’en fait il était sur scène dans l’ombre depuis un moment, sans avoir besoin de le signaler… On pense aussi à la voix de Podalydes, qui outre sa couleur particulière, se place comme s’il voulait nous permettre d’anticiper le texte, nous le faire entendre, avant, maitrisant l’alternance des silences et des attaques, pour nous donner l’impression de le connaître déjà, et au fond dans le but de mieux nos le faire entendre et nous de mieux l’écouter bien sur… ou comme la voix d’André Wilms, avec cette espèce de tempo impossible, juste à côte de ce qu’on attend… et ce « sitio », si on peut oser la comparaison, en dit beaucoup plus que ce que l’on entend et de ce qui est lu…

La force de Tomas est dans ce décalage, cette façon, comme les acteurs de respirer dans un autre tempo… d’offrir des respirations, des pleins et des déliés, des silences surtout… Peut être parce que, comme il le dit, il a oublié son corps à l’hôtel et sa technique dans la penderie, loin des livres et des manuels que nous avons tous lus et relus… Ne rien forcer, ne rien demander, ne rien vouloir, juste paradoxalement l’envie de donner et pourtant… sans être esclave du rapport au public, à l’autre, aux autres…  tout en parvenant à en respecter le désir… comme si il illustrait cette définition de l’amour de Lacan… « l’amour, c’est vouloir donner à quelqu’un qui n’en veut pas quelque chose qu’on a pas » C’est ce que pour notre plus grand bonheur, au sens propre, parvient à faire Tomas. Il ne torée pas le public, ni pour le public, c’est à dire qu’il ne lui concède rien.  Seul au milieu du monde, comme personne, dans une solitude absolue, mais toujours à l’écoute, tendu, sans forcer, il sait répondre à la rumeur qui en demande plus, parce qu’on ne veut pas que cela s’arrête, alors, il continue encore et encore quelques passes mesurées… jusqu’à l’indulto, naturellement, sans forcer… comme tout le reste cela, va de soi…  il n’en tirera aucune gloire, aucune vanité, il ira jusqu’au toril parce qu’il rend au toro ce que le toro lui a donné, semble t il…

il y a encore cet autre mystère assez limpide toutefois : celui qui consiste à vouloir retrouver la vraie question du pourquoi ? pourquoi toréer ? pourquoi vivre, avancer, créer, aimer ? Encore une fois, Il ne dit pas sa réponse, il la donne ! dans cette volonté d’être rare et parfait… et dans cette quête de la beauté. C’est pour cela qu’il nous touche : par cette quête éperdue, exigeante et continue de la beauté… parce qu’il sait que la vérité est là… dans cette quête, détachée d’un sens quelconque et de tout discours… une quête que dessinent ses faenas, en phase avec une certaine éthique de la vie et de l’essentiel… une vision de sa place dans le monde et concomitamment une vision du monde  liée à cette nécessité vitale de la beauté… Alors s’il est vrai qu’on ne peut expliquer non plus la profonde beauté bouleversante des lignes si fragiles et ténues de Miro, ni la perfection déglinguée de Tapies, ni la beauté sombre des toiles de Soulages… On ne peut pas discourir sur les gestes de Tomas, alors on tourne autour, on disserte autrement d’autre chose… parce qu’il nous apprend aussi que l’on doit  abandonner nos a priori, et respirer, et surtout dire que c’est possible… la beauté et la perfection existent, et ça n’est pas ennuyeux,  ni un pensum, ni une douleur, au contraire… une exaltation qui mine de rien et profondément , comme un geste de Tomas, nous rendra probablement un peu moins lourds, un peu moins cons… et surtout plus libre parce qu’avec qu’avec lui on sait définitivement que « l’impossible peut arriver et l’improbable devient certain ».

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Published by Emma Falubert
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