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18 septembre 2013 3 18 /09 /septembre /2013 14:13

 « Souvent, je me suis couché de bonne heure… » « ah,  on remet le voyage en route », « j’avais 2o ans et je ne laisserai dire à personne »…

Autant d’Incipits d’anthologie, célèbres et ressassés, mais surtout premiers pas dans une œuvre, même relue et dans laquelle il faut savoir  rentrer toujours pour la première fois, pour y revenir sans cesse, avec l’excitation de l’inconnu, et le plaisir de la découverte et de la nouveauté… alors que…

« Comme souvent, hier, je ne me suis pas couché de bonne heure »  « Allez on remet le Ricard en route  » « il y a 20 ans, et je ne laisserai dire à personne que c’est bien mieux maintenant »… D’autres incipits moins glorieux, frelatés mais incontournables aux frontispices de nos ferias sans cesse recommencées… et toutes ces autres images en forme d’Incipits virtuels comme les premiers pas des toreros sur le sable, le premier rayon de soleil, la lune là haut, dans le ciel bleu, les accolades aux amis, les génériques de nos émissions taurines, les rengaines vulgaires de nos DJ en mal d’inspiration,( j y ai d’ailleurs goûté (dégusté) un « et quand il Pe…, il troue son Sl… » sur le quel d’élégantes jeunes filles sautillaient enjouées et contentes d’elles mêmes à côté de très beaux jeunes hommes, tout aussi joviaux et distingués… je vous assure, à chacun ses incipits) la lumineuse clarté des clarines, la jubilatoire ouverture de Carmen, les amis retrouvés, ceux que l’on croise sans les voir, ceux que l’on voit sans vouloir les croiser, les oubliés, l’inconnue rencontrée… et disparue, celle de l’année passée… retrouvée et enfuie, ou fuie, c’est selon, tout arrive, ce garçon esseulé, philosophe trop bourré, cette fille en larmes merveilleusement ou vulgairement désespérée, cette amie pour sa première fois, les absents ceux qui ont tort et ceux qu’on croit morts. les Ricards partagés, les Lillets dégustés, les chroniques de Paul Hermé, les titres de Zocato, la discrète présence d’un Marmande, ( on l’a vu au Wine Bar) le sourire de Montcouquiol et ses mille souvenirs toujours mieux racontés… Autant d’incipits  comme des clés d’entrée, répétés, non comme de vieilles habitudes mais bien comme des rituels sacrés… une sorte de prière magique, de sésame taurin pour, au delà des clichés et des signes de reconnaissances rassurant, réussir à y revenir, à y prendre du plaisir comme si c ‘était, encore une fois, la première fois… comme pour la relecture d’un livre, où le plaisir ne vient que si j’accepte d’y retourner… pour la première fois…

Alors ces incipits de toutes les sortes, repères subjectifs éternellement vivants ou patrimoines personnels à partager à force d’être vécus, redits, relus, revus, même par ceux qui ne lisent jamais, ceux qui ne boivent plus, ceux qui en prennent trop, ceux qui y sont rarement, ceux qui sont partout et tout le temps,… Ces Incipits immémoriaux de tous les excès, toujours renouvelés, sont bien les signes à entretenir pour se préserver le plaisir immense et si trouble de toutes les premières fois…

Souviens toi, la première fois que tu as vu cette folie, vécu cette incongruité, la première fois que tu en as eu marre et juré que tu n’y reviendrais pas, et que tu es revenu, tout de même et que depuis 5 ans, 20 ans, 1000 ans, tu y reviens, nous y reviendrons, tous un jour ou l’autre…

À chaque fois, la même chose mais pas pareil, comme une première fois… c’est là le mystère, l’excitation où se forge le désir irrépressible qui fait vivre et nous anime…

La première fois !  Bien sur, t’en souviens tu ? tu avais quel âge ? on s’en fout, ça n’a pas d’importance, je ne vous le dirais pas, et ne me le dis pas, hier, avant hier, ça ne sert à rien, il y a si longtemps, des fois ils sont tous morts, ou trop vieux mais  je suis si vivant, nous sommes si vivants, comme le peuple des Toros, comme nos envies de nous, nos envies de fêtes et nos envies de tout … Alors à chaque feria au delà de  ces entames archi connues, et ruminées, émerge par surprise ce vieux désir tout neuf et paradoxalement attendu … et à chaque feria, je suis à nouveau jeune pour toujours ou très vieux, très sage, à jamais, ça dépend des heures, de toi, de moi, de lui et d’eux, de tous les autres, des Toros, et des hommes. Alors, j’ai 15 ans, cent ans ou mille et encore plus, quand j’y pense, aussi vieux que les mots de l’Aède crétois, qui raconte Thésée et le Minotaure, de ses mots d’épopée flottant pour toujours dans des mémoires d’oublis, ou si jeune et cet âge d’aujourd’hui où les mots sont tchatchés, likés tweetés, à force de SMS sur des écrans stupides… Ou encore, plus lourd, plus grave, plus sage et plus élégant, avec l’âge des pierres de ces arènes sans âge, depuis cette nuit des temps d’hier ou d’avant hier, où l’on s’invente, déforme et enjolive sans fin des légendes plus commodes et bien à nous.

Je m’égare, vous pensez, mais non, et vous aurez beau rire, dans les ferias, je maintiens que je me le coltine ce grand mystère qui m’habite,  avec cette question comme une énigme sans réponse : pourquoi j’y suis revenu et pourquoi tous y reviennent ?

Pourquoi tu y retournes encore et encore ? Alors que tu pensais avoir tout vu, depuis un jour à Dax pour les uns, Josélito pour d’autres, ou le premier Indulto de Séville ou même plus simplement, depuis ce ruedo quelque part dans le secret de la Marisma, un soir de pleine lune, depuis aussi tout ce qu’on a pu lire, lu et revu… et surtout depuis ce 16 septembre où tu as su enfin que tu n’avais rien vu, que tu ne savais pas grand chose… Mais tu y retournes !

Sans doute parce que d’autres rencontres, d’autres sourires, d’autres regards, d’autres fulgurances, parce que d’autres mots des autres, lâchés comme des fusées, ébranlent encore une fois de leurs musiques différentes tes petites certitudes si fragiles, dessinant d’autres arabesques en forme de faenas, d’autres images en forme de sourires, de colères, de coups de gueules ou de beaux gestes, une multitude d’autres vérités et de desirs que tu n’avais pas sus, ni vus, les autres premières fois, celles des autres avec les tiennes…

J’y pense donc à chaque fois à toutes ces premières fois, accumulés en forme de souvenirs, de destin ou simplement d’un rêve ou d’un bon moment… La première fois qu’on s’est embrassé, il y a si longtemps, tu t’en souviens ? Sur un quai de gare, inattendu, et sublime, comme une trincherazo templée de Manzanares. La première fois que tu as voulu, et elle non, et puis d’autres fois ensemble, dans un étrange ballet toujours inachevé, jamais satisfait, comme celui du toro et du torero… C’était hier ou une autre fois,  il y a plus longtemps, on ne sait plus ni toi, ni moi, ni les autres,  ni personne, on oublie parce que le temps… ça n’a pas d’importance, comme avec les Toros, il faudra vivre cette histoire, sans histoire, sans tomber dans la routine, s’inventer sans cesse des paseos de légendes, comme si c’était toujours la première fois, avec le sourire, le désir, le plaisir de plaire et de prendre le risque de l’autre, "le risque de soi" comme disait Julien en torero. Pareil pour la feria, vivre sans fin cette émotion de la première fois : Le premier triomphe, la première mise à mort, la première bronca… tu t’en souviens ? Oui, non et pourtant, comme la première fois, retrouver cet embrasement purificateur, l’immense chaos fondateur, peu importe, cette première fête initiatique, cette beuverie si drôle ou plonger au plus profond de la sublime barbarie originelle…

Entretenir l’esprit de cette première fois où l’on serait tous capable de jouir ou d’avoir peur encore lorsque le toro déboule comme à chaque fois, et nous frôle, que son souffle si présent t’épuise parce que la vie, la mort et puis la vie… ou qu’il m’émeut soudain de sa beauté sauvage où se perd ton sourire dans sa puissance, parce que la peur plus forte que la vie, que je revis de ce sublime orgueil d’être plus fort que la brutalité du monde, qui te fait soudain toi trembler… parce que la mort plus forte que la vie qui va s’éclipser, se rendre… et tu y ressens que ça trépasse définitivement, tu en succombes, parce que tu ne pouvais  plus, voulais plus la joie, parce que trop la vie,  alors tu dégueules et tremble ton dégout au ventre et qu’à nouveau cette joie nouvelle me submerge et se redit sur le sable le plaisir de  la vie triomphante… et que  toujours… la vie…  et que plus tard, doucement, un sourire après la peur, redessine à nouveau le désir de la vie et sa tremblante inquiétude.

Raconter bien une feria, comme une première fois, ce pourrait donc être de commencer à raconter ce qui pour chacun permet d’en faire sans cesse  cette première fois renouvelée, avec ses émotions, ses craintes et ses attentes… Faire l’inventaire subjectif de ces limbes d’où surgissent la surprise, l’inattendu et le plaisir… inventaires faits de tous les petits riens qui nous encombrent, de toutes les grandes choses qui nous dépassent,  des a priori qui nous déterminent secrètement, de tous les courants d’air qui nous balayent, tous les regards, de tous  les sons, de son souffle et du mien, de nos désirs sans fin, sans nuances, et de toutes les musiques mélangées, des mélodies tronquées,  qui nous forgent le regard, dessinent nos envies, rythment nos haines, nos dégouts mais aussi nos joies, nos souffrances et nos manques,

Etre capable de raconter, de faire la part des choses , pour savoir d’où notre regard vient… et jusqu’où il pourrait aller… jusqu’où nos émotions, nos envies, comprendre pourquoi l’autre n’a pas aimé, pas supporté, pourquoi on a souri, pourquoi ça n’était pas possible, pourquoi j’y retournerai… comprendre pourquoi à chaque fois le July me subjugue comme la première fois le 18 septembre 98, au coté de Manzanares Père, ( ce qui explique qu’il lui ait brindé son toro, et pas pour provoquer le fils… propos entendus plusieurs fois de la part de ces aficionados qui en savent plus que les autres…)  , ou Miguel Angel Perera qui domine sans tricher, "trompe sans mentir", tranquillement, presque absent et si présent,  L’émotion de Léa, de Marie et de Paco, pour cette vraie première fois, la grandeur et la générosité de Diego pour honorer ce beau moment dans la vie de la Nîmoise, le plaisir de ce combat avec des Miura Miura, les oreilles de Valade, l’honnêteté de Castella, et puis la profondeur aérienne de Manzanares, cette façon d’être plus lent, hors du temps, au dessus des débats et du reste, à la limite du possible…

Les premières fois ne se racontent plus ou mal, elles datent trop, se perdent, se mélangent, s’envolent, et pourtant on les a là, toujours, on les préserve comme des trésors en forme de leçons de vie…

Et si le secret de notre irrépressible envie de  férias tenait dans cette quête de première fois ; cette quête d’émotions de toutes sortes, qui se partagent mais ne se racontent pas… S’il fallait pour mieux vivre, savoir dire la vérité de ces émotions, cesser de vouloir décrire des gestes et des faits, de raconter la jambe trop loin, la corne si près, l’épée ratée… pour écouter simplement toutes les musiques, tous les murmures, tous les cris du cœur, s’enchanter des couleurs et des sourires de la vie, que la puissance des Toros et le courage et la grâce des toreros révèlent… Ne plus jamais être blasé et savoir, pouvoir y retourner, sans cesse malgré toutes les bonnes raisons qui nous empêcheraient d’y aller ?

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Published by Emma Falubert
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