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20 juin 2010 7 20 /06 /juin /2010 16:06

17 H00

Café The Mazet, rue Saint André des Arts, Paris, costard à rayures, chemise blanche, Gomina force 5, impeccable comme un hidalgo de San Sebastian, quand les arènes étaient encore découvertes et au centre ville, « c’est pour le Ruedo », me dit il.

Zocato, en grande forme,  sirote tranquille et sans conviction une bière, éventée, moi un Perrier sans bulle devant un soporifique match de coupe du monde. Zéro, Zero.

On ne rhabillera pas le petit, on a mieux à faire, faut être d’attaque, il y a le mano a mano et en plus demain : Conférence, à Bordeaux « le toro et ses mythes ». « Tu parles d’un sujet » pense-t-il et il sourit. On sent encore la conviction flottante et le cynisme tranquille, un rien goguenard. Un sujet, à mettre sans doute, au même niveau que les incontournables marronniers de l’été, « Elvis et Manolete vivants quelque part dans une forêt mexicaine ?», « Toutankhamon est-il mort de la petite vérole, empoisonné par sa sœur ou d’un coup de corne de Râ musclé… et patati et patata » , « Sarah Bernhard, a-t-elle torée à Cuba, avec sa jambe de bois  ? » une hypothèse possible que trois chercheurs Egyptiens, spécialistes des prothèses antiques auraient découvert par hasard… Le centre national des recherches archéologiques françaises s’insurge.  Je rigole. Je sais le bordelais capable, pour renforcer ses thèses, de revisiter du Mythe contemporain et du beau : un moine trappiste et torero ou l’inverse, perdu quai aux fleurs, un Cordobés vexé, qui fait descendre de sa limousine de prestigieux collègues sur une route blanche entre Séville et Madrid, un préposé à la circulation à la main gauche magique ; autant d’histoires, pas entièrement vraies, mais pas tout à fait fausses, non plus, en tout cas, suffisamment crédibles pour enrichir l’aficion.

17H20

Dehors, Paris semble bruisser des espoirs de belles faenas. La ville semble marcher toute entière, vers des arènes, quelque part, dans le 16 ème arrondissement. Si, si, je vous assure, même les pigeons cherchent le Ruedo et l’odeur des fauves. Entre Flore et Deux Magots flotte tenace une forte odeur de toros,. La Smart se faufile, on évoque alors les arènes de Lutèce, et dans nos rêves les plus fous… pourquoi pas un jour ?… ou plutôt, une nuit,  un toro… en secret, un torero français… cet après midi, sous le soleil,  tout est possible ! Un toro, il y en a bien eu à la Défense, mais c’est une autre histoire d’Emma.

17H50

La capitale est belle, sous ce soleil d’un printemps qu’en finit pas de ne pas s’installer. La traversée de Paris n’est pas toujours une aventure clandestine, mais ce qui est sûr, c’est que la Seine a tout de même des couleurs de Guadalquivir, la Tour de l’Oro brille sur les colonnes du Pont Alexandre III. Devant chez Dior, on voit même quelques femmes andalouses descendre de calèche et des hommes en gris, leur offrir des palombes.

Le soleil brille, et le vent tombe « On aura beau temps » dit Zocato, sans rire.

Et Marmande ? Marmande, il est quelque part entre université, bibliothèques, Centre de recherches, Julia Kristeva, Florence Delay, (pour toujours à l’Académie), et jeunes femmes, venues de très loin, et comme toujours charmantes, jolies et surtout curieuses d’en savoir plus. Il improvise bien le diable. Zocato le sait, il ne craint rien mais la presse nationale, n’a qu’a bien se tenir, pense t il, tout de même pour exorciser, un peu inquiet, et très espiègle.

Marmande, il sera en retard, il a toujours mille choses à faire, à terminer, à rêver et il traîne son Doulos quelque par, même avant un mano a mano de cette importance. Oublier le danger.

Sans rire. La tension monte.

18H05

Un vrai aficionado est partout chez lui, le monde des toros c’est la terre entière et Paris est petit, avenue Marceau, redevenue pour l’occase ibère et taurine, une rencontre improbable : « Salut Jean ! » Jean Glavany, lui même s’accoude à la fenêtre de la Smart, comme on s’accoude au bar du Tambourin ou de la grande Bourse. Les deux, se parlent comme si ils s’étaient quittés à l’apéro d’hier soir. Sans façon. Demain on annonce les retraites, le ministre se barre pressé, il aura des choses à dire. Zocato est content, moi aussi. Un ministre ! vous pensez. Il viendra au Ruedo ! On en reparlera.

18H30

On arrive aux arènes, les alentours sont déserts, mais c’est souvent comme ça aussi aux alentours des arènes de Barcelone, ou d’Aranjuez, juste avant la course. Ils viennent tous au dernier moment, déboulant de nulle part. Je m’inquiète tout de même. Patrice, le Bornand, est là, rassurant et bonhomme comme un vieux picador a qui on ne la fait plus. Il est toujours entre deux textes, et même plus,  il lit partout, cet homme-là, et tout le temps… par tous les temps… qui courent. Et il lit bien. Là, avec nous, il fera le quite, non comme un sobresaliente,serait il de luxe, mais plutôt torero, comme dans une corrida mixte, un autre art, un autre exercice. Des textes de Cela, « Torero de salon ». Bien plus que ça même. Parce que « Torero de salon » il s’agit bien de cela, tous toreros de salon, de Ruedo, de Paris… à ce compte là… et  même s’ils ne font pas le poids, les toros, les vrais. Ça n’empêche, on se prendra un jour des coups de cornes.

La musique des mots et quelques images plus loin, il nous aura emmenés ailleurs, encore bien au delà de ce que l’on s’attend. Merci maestro.

19 HOO

Marmande arrive aussi. On se retrouve, content, inquiet, et on se réjouit. Un mano a mano en plein Paris ! Vite un point, par où va t on passer ? le professeur émérite s’inquiète, le critique taurin dit qu’on verra bien. Et moi, je m’angoisse et si il n’y avait  personne ? s’ils ne venaient pas ? Mais ils viendront, la dernière fois, ce fut pareil, ils sont arrivés tous à la demie, je ne sais plus… et si, et si ?

Et puis Marmande se chauffe, s’échauffe, s’inquiète encore, en souriant et en racontant des histoires d’ Avion, des histoires de musiques sous des pommiers ou ailleurs. Toujours inquiet, cet homme là, et sur un ton qui peut virer ironique, voire caustique. Il est curieux, de ce qu’il ne sait pas encore, c’est tout, et là il ne sait pas, par où on va aller, ni surtout par où on va le faire passer. C’est vrai qu’Il aime bien les digressions, qu’il manie avec Arte mais il veut maîtriser, pas se laisser dominer.

Alors, de quoi va t on parler ? à vrai dire je ne sais pas, tout à fait. J’ai une petite idée parce que j’ai préparé, lu des textes, fouillé sur internet, repris mes classiques, relu Zocato, Marmande, Durand, Zumbiehl, Wolf, et tous les autres. Parce que la tauromachie, c’est aussi beaucoup de mots, pour dire les maux sans doute, et ce mystère sublime aussi, et que j’aime ça… Mais là, juste avant le paseo, je ne sais plus quoi dire,  quoi leur dire et par où commencer. On dirait qu’ils le savent ; ils font comme si de rien n’était mais je le sais bien, que tous les deux attendent et qu’ils craignent chacun la repartie de l’autre.

En attendant, je ne veux plus le savoir. Ce que je connais, ce que je sais d’eux, ne m’intéresse plus, je voudrais ne pas comprendre tout. Je voudrais ne pas être là… la peur Matamore. Il faut faire bonne figure. J’essaye.

19H20

Zocato jubile, railleur mais généreux. Marmande s’inquiète encore… souriant, et charmeur, tout de même, vraiment un bel inquiet, cet homme là. Que je me dis… Un artiste aussi, que je conclus, comme un Ferdinand Bardamu, égaré au Ruedo.

19 H30

La salle est pleine. Ils sont là, tous ceux qu’on aime parce que l’on partage la même passion, pas toujours de la même façon mais c’est ça aussi qu’on aime. Et on pense aussi à ceux qui ne sont pas là, qu’on aime aussi mais ils vont le regretter…on les aime parce qu’ils viendront plus tard, un autre jour. La prochaine fois. Peut être.

 

20 H00

Faut y aller, la peur de ne pas être à la hauteur des deux artistes, les rois de la digression et on y va. 

Ça part tout de suite très fort, sur des faits, des histoires, et les réflexions qui vont avec, comme d’habitude, alors, petit à petit, ça décolle, comme dans un vol de Marmande, dont on rêve secrètement, ou comme une faena surprise de Conde, ou bien comme le deuxième toro d’ Aparicio (n’est ce pas Marie Catherine ?). On se met à parler d’autre chose, de tout et de rien mais surtout de tout. Alors, on parle de cette image qui existe mais qu’au fond dans la réalité personne n’a jamais vue. Une image qui n’existe pas ! la grandiloquence d’une icône fabriquée par le hasard et le mitraillage numérique. Faite d’émotion forcée, convenue ? il n’y a pas de réponses, jamais, ce n’est pas un débat, mais un mano a mano où chacun apprécie l’autre. On parle aussi de la douleur et de la mort. On évoque le dégoût de cette violence dont personne ne veut. On parle de  la mort en direct et des images en différé mais qui restent toujours aussi présentes dans nos têtes, et de ce que l’on voit de ce que l’on sent…

Au fond, les deux maestros, on sent qu’ils voudraient parler de la beauté ; et de la quête d’absolu. Chacun a leur façon, ils cherchent. On tourne autour, on en dessine des contours, encore une fois. Et de la beauté, on en parlera… Notamment avec la chaise de Morante.

Il y avait là, ce matin là,  quelque chose d’unique, quelque chose qui s’est réinventé. Peu importe que les toros aient été petits,ou trop ceci et pas assez cela. Ceux qui ne l’ont pas vu en parle, comme si il fallait prendre position et dénigrer. Les autres veulent partager leur émotion, dépités qu’on ne les comprenne pas et que l’on puisse douter de leur sincérité. La vérité de chacun s’étiole et s’abîme dans les mille certitudes des autres qui voudraient imposer la leur. Marmande n’arrive pas à dire exactement de quoi il retourne, Zocato non plus, alors l’un parle et l’autre se tait…puis inversement. Ils savent que quelque chose d’essentiel se passe, ou passe, dans ce que l’on n’arrive pas tout à fait à dire, entièrement. Chacun a ses détours et l’autre ses contours.  On aime vraiment ces diversions, ces « coqs  à l’âne », et de Charybde en… syllabes, se dessinent la passion, des toros et des hommes. Tous d’accord sur cette profondeur, et cette légèreté à la fois, où les maestros alternent et nous entraînent. On sait que l’essentiel est là, dans cette réflexion de Zocato sur l’instantanéité de l’information ou pour Marmande, dans cette image horrible mais que personne n’a jamais vue. On sent poindre le paradoxe d’où naîtrait l’émotion, entre ce que je peux voir et cette image qui m’invente pour toujours un souvenir que je n’ai jamais eu, du coup.

Zocato et Marmande parcourent le monde qui pour la musique, qui pour les toros, ou bien d’autres choses plus ou moins inavouables, et quoiqu’il en soit, on part toujours avec eux, qu’on ait vu les corridas, ou pas. Encore une fois le charme opère.

En les écoutant, presque comme on écoute de la musique, je m’égare, je m’échappe et je pars ailleurs, je me demande qui pourrait expliquer le charme, la beauté absolue, l’émotion profonde d’une faena de Morante, d’une toile de Miquel Barcelo ou de Tapiés, d’un trait de Miro, ou d’une phrase énigmatique de Borges, de l’équilibre parfait d’un paragraphe de Flaubert, la sobre perfection d’une histoire d’Echenoz, d’une réplique de Godard ou la construction magique de la Règle du Jeu de Renoir… et pourquoi les toros, venus de la nuit des temps,  chargent encore, et encore et toujours, et pourquoi des hommes viennent s’y frotter, et y gagner le droit de vivre… et pourquoi ? Peut-être demain a son colloque de Bordeaux, Zocato, inventera t il une autre réponse, une de plus, pour que le mythe se perpétue…

On n’y comprend rien ! inexplicable, mais y-a-t-il quelque chose à comprendre ? Alors, on y revient, sans doute parce que ce mystère se construit autour de quelque chose qui ressemblerait à une totalité appréhendée, entrevue dans un moment de lucidité aiguë et d intuition brillante… Entre deux fulgurances et pâté de toro ou voie lactée. Il n’y a pas de recette pour la grâce et ces deux là dans leurs vagabondages et leurs délires souriants, savants, documentés, drôles, énigmatiques, dessinent et éclairent pour toujours une part de ce que je ne comprendrais jamais tout à fait… et au fond c’est tant mieux.

Public attentif, captivé. Le charme opère et on fait le voyage, on se barre ailleurs, la Coupe du Monde n’aura pas lieu, on s’en fout. Vivent tous les toreros, de toutes les arènes du monde.

21H47

Le voyage s’est achevé, on continue au Ricard ou un verre de Lillet… en refaisant toutes les temporadas du monde.

22H30

Jean François appelle l’Aubrac , on arrive !  et on y finira la belle soirée en parlant du crâne de Richelieu, d’histoire d’amour d’écrivains célèbres, de Flipper et de Jukebox, de Bogota, de l’histoire incroyable, d’un révolté du Languedoc, de Zapata samedi à La Brède, du petit train des Andes,  du Cordobes qui viendrait, viendrait pas, de Jean François qui file Dimanche à Buenos Aires, de l’Académie et de ses secrets, de tout et de rien, de la pluie et du beau temps…

23H47

Et puis, à une table, pas loin de nous, le fils d’un grand torero, grand patron aussi, vénézuelien figura taurine, par procuration,… alors, on se raconte de vieilles histoires, et la fête continue :  un morceau d’éternité, c’était avant l’accident de voiture, les toreros étaient encore de vrais héros, des stars, et ils faisaient la couverture de Paris Match et de Life. On rêve,  Zocato est ému, il est comme un môme qu’aurait rencontré le père noël… Le mystère des arènes s’épaissit et s’éclaircit à la fois.

En fait, Le Mano a mano voit le triomphe d’un torero qu’on attendait plus. Le torero César Giron a du bien rigoler en nous voyant, des arènes célestes, rentrer chez nous… `

et qu’importe si on ne comprend pas tout ; le plus embêtant, c’est souvent de trop bien comprendre… a dit Marmande,  et alors ?

En fait, Il n’y aura eu qu’un seul gagnant, de ce mano a mano : nous, le public présent ce soir là ! et un grand perdant… ceux qui n’y étaient pas …

 le mano a mano s’achèvera en triomphe pour les deux maestros… on y reviendra, vous verrez parce que, c’est sûr, eux aussi, ils ont aimé ça !

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Published by Emma Falubert
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