Dernier soir

 

 

Apparemment, pour le plus grand nombre et comme tous les autres soirs, ce soir-là aurait pu être un soir comme les autres : la fin ordinaire et bien réglée d'un jour de plus.  Une fin de journée donc, un début de soirée, puis la veillée et enfin le coucher, ni plus triste, ni plus exaltant que d'autres. Un soir, sans plus d'angoisse que d'habitude ;, simplement en filigrane, celle qui traîne, ordinaire.  Un de ces soirs où même la crainte pesante d'une nuit sans fin s'est absentée. Un soir normal, dont on ne sait pas qu'il finira par s'étioler en contours imprécis et dont on ne pourra raconter que des bords vagues, le lendemain au réveil, dans un matin de plus, éclairé, serein ou sans intérêt. Un de ces soirs legers jusqu'à l'insignifiance, où les lendemains n'ont pas d'avenir. Un soir que l'on aurait pu oublier parmi tant d'autres accumulés, jusqu'au prochain et d'autres encore, s’il n’y avait pas eu, pour lui, ce lendemain pas comme les autres, où sa vie devait changer et ne plus être jamais comme avant.

Ce lendemain, José allait devenir torero !

Enfin presque. Il avait traversé le Sud de la France de part en part et toute l’Espagne jusqu’en bas, avec son oncle, pour participer, pour la première fois, au Bolsin de Huelva. Et il aurait une semaine pour prouver qu’il était capable de devenir figura. Une semaine jusqu’au Dimanche de gloire !

Avec son oncle, ils avaient roulé deux jours et une nuit, avec la vieille 4L du vieux et ils étaient arrivés en fin de journée à Huelva. Trop tard pour signer la feuille d’engagement pour le « Bolsin » qui débutait ce Lundi à 11 heures. Le type de l’organisation leur avait dit de revenir le lendemain. Lui, il serait là à 9 heures, il n’y aurait pas de problème,

« On ferait ça tranquillement… », Mais, il fallait absolument la signature de l’oncle, vu que « le petit n’est pas majeur » avait-il dit gentiment à l’oncle, comme pour s’excuser.

«  Vous savez, avec les assurances, maintenant on ne fait plus, ce qu’on veut… »

«  C’est vrai, ça n’est plus comme avant, … »

répondit le vieil homme, fatigué mais sans inquiétude. Il semblait calme et tranquille. Il avait tout misé sur son neveu : il avait convaincu tout le monde de le laisser faire et de l’emmener sur cette voie difficile du toreo, parce que tout jeune, le gamin, il était déjà plus doué que les autres. Alors, ça n’était pas un petit contre-temps qui allait l’abattre. Cet homme, qui autrefois avait lui-même tenté l’aventure, avait couru les ruedos, volé des passes à droite et à gauche, sans jamais réussir à faire carrière, sans doute, parce qu’il avait été trop seul, cette fois, il ne laisserait pas passer la chance ! Et il se sentait assez fort et suffisamment remonté pour répondre à tous ceux qui disaient que 13 ans, c’était trop tôt pour arrêter l’école et affronter des toros. Il aurait été capable de parcourir la terre entière pour que le petit y arrive, parce qu’il en avait vu d’autre, depuis le temps. Même s’il  regrettait les temps d’avant… Et puis il avait murmuré… 

« Faut s’adapter, c’est sûr… parce que de mon temps…  »

Et puis la fin de sa phrase s’était perdue dans une vague mou souriante et désabusée. Ou peut être que, simplement, il n’avait pas éprouvé le besoin de finir, parce que justement « son temps avait fait son temps » avait-il du penser, sagement, toujours dans un sourire épuisé.

«  C’est la vie ! à demain torero ! » avait conclu l’autre joyeusement, d’une tape amicale dans le dos de l’ancien le faisant légèrement chanceler. En s’éloignant, il avait aussi lancé un clin d’oeil encourageant au gamin qui avait pris le bras de son oncle pour le soutenir. Parce que le gamin, il voyait bien que le voyage l’avait fatigué, l’ancien, et il craignait qu’il ne soit plus à la hauteur, cet apoderado de coeur. Tout à l’excitation et la tension des jours à venir, José ne se sentait plus tout à fait serein, il était même un peu contrarié, un peu inquiet. Il voyait son vieux compagnon essayer de faire bonne figure tout de même, mais  malgré ses airs bravaches et son costume impeccable, il le sentit tout à coup, appuyé lourdement sur son bras, comme un vieux monsieur, une vieille ruine, un château branlant, au bout du rouleau. Cet oncle qui l’avait emmené jusque-là pour « que les jours ne soient plus jamais comme avant » comme il disait, qui lui avait insufflé toute cette énergie, cette confiance pour demain affronter les bécerros, les autres aspirants, le public, et même les critiques et commencer sa vie, il lui sembla pour la première fois, qu’il était à bout de souffle, au bout de sa course. À tout moment, il avait l’impression qu’il allait s’effondrer et que ses yeux ne brillaient plus tout à fait pareil. Quelque chose s’était « voilé ». L’horizon était moins clair. En le voyant marcher, comme ça péniblement, il éprouva une espèce de rancoeur sourde, irrépressible, monter, et l’envahir. Il lui en voulait soudain de n’être plus aussi fort et ce mentor qu’il avait toujours admiré et suivi, dont il était si fier, qu’il avait aimé parce qu’il avait refusé que sa vie passe comme ça, dans une succession de matins pareils et tristes, et de soirs toujours les mêmes… Parce qu’il avait refusé de n’attendre rien, qu’il n’avait pas voulu que le temps passe, à force de tous ces jours accumulés qui, au dernier soir, ont juste dessiné, toute une pauvre vie qu’a fini par passer et se terminer dans l’oubli…

 Il lui apparut même comme un étranger, amoché et pitoyable, presque ridicule. Il ne se voyait vraiment pas, demain, entrer dans les arènes, pour son premier combat, avec le vieil homme déglingué, appuyé aux barrières.

Puis cette pensée fugace lui apparut dans le même temps comme une monstruosité. Il s’en voulut, un moment, d’avoir douté et à l’heure du dîner, il n’y pensait plus.

Ils s’assirent tous les deux à table. Ils passèrent le repas à évoquer joyeusement ces quelques années passées à s’entraîner, tous les jours. Ils revirent ensemble le carreton, bricolé avec un caddie de supermarché, passant et repassant, tel des toros braves dans un rêve de torero. Ils évoquèrent la course aux tientas et autres fiestas camperas où ils avaient traîné leurs bottes et leurs capes avec la vieille camionnette brinquebalante de l’ancien. Ils repensèrent à tous les espoirs, aux déceptions, et puis ils se souvinrent des jours où ils avaient commencé à y croire. Alors, ils parlèrent de cette semaine où enfin il pourrait se montrer et se faire remarquer. Il avait toutes ses chances. Ils étaient sûrs de leur coup et ne doutaient plus de rien. Il n’y avait pas d’autre issue que le triomphe, et le Bolsin de Huelva serait le début d’une belle carrière. Cela ne faisait aucun doute.

Il était sûr que plus aucun soir ne serait comme les autres soirs, plus aucune nuit ne serait, comme pour les autres, tranquille et neutre.

Il voulait que chaque matin, lui reste toujours à venir et à vivre, pour de grands soirs d’angoisse ou d’exaltation, des soirs de tristesse ou d’incertitude ou des soirs de gloire et de lumière… Peu importait… Parce qu’à chaque fois, il gagnerait sa vie devant des toros ! Ils avaient tous les deux voulu qu’il devienne torero parce qu’au fond, ils pensaient pouvoir réinventer la vie autrement.

Et demain, après-demain et Dimanche, quand viendrait la finale, « rien ne sera plus comme avant » effectivement et un jour, il serait figura !

Il sera figura parce que son oncle, ce vieux fou, cette vieille carcasse en ruine, l’avait rêvé pour lui et que petit à petit ils en avaient rêvé ensemble. Et là, dans cette auberge de Huelva, dans l’indifférence générale, tous les deux, ils pouvaient y croire. Le vieux, fatigué, épuisé mais au fond serein et satisfait d’avoir été utile ; et le jeune exalté, excité, parce que demain et tous les autres jours, ils allaient leur montrer. Ils n’en doutaient pas une seconde !

Puis ils allèrent se coucher.

En allant se coucher, José s’est retourné et a demandé à son oncle s’il avait pensé à étendre sa capote de brega, et ses affaires.

Le vieux n’a pas répondu tout de suite, il a souri simplement en haussant les épaules puis il a murmuré :

« Évidemment, mon petit, ne t’inquiète pas... J’ai même aiguisé et lustré les épées… » Il était essoufflé, mais il avait un sourire dans la voix. Il reprit dans un râle presque douloureux, « Demain… Demain… »

José, de là où il était, n’entendit pas la fin de la phrase, le vieux était trop fatigué. Il sentit comme une ombre passer.

Et il est resté là dans l'escalier à regarder un moment l’oncle se lever, difficilement. Il le vit s'avancer lentement, hésiter entre deux chaises, et au pied des marches, lever la tête, comme un vainqueur, désespérément et à jamais épuisé. Un sourire très doux éclairait pourtant son visage. Il regardait dans sa direction, mais il n’est pas sûr qu’il l’ait vu. Il y avait une drôle de lumière dans ses yeux, une sombre lumière d'éternité.

Le vieux mit la main sur la rampe comme s’il voulait s'y accrocher, s'arc-bouta de tout son corps puis dans un effort désespéré de fin du monde, il commença à entreprendre la montée.

José eut l'impression trouble et certaine qu'il n'y arriverait jamais. Mais, il n’était, tout à coup plus sûr de rien.  Ce dont il était sûr, c'est que cette lenteur lourde et craquante, cette énergie si fragile et souffrante, ce fil ténu et invisible qui le retenait, l'empêchant de basculer en arrière à chaque fois qu'il levait un pied sur la marche suivante, sa main décharnée et veineuse s’agrippant incertaine toujours un peu plus haut, cet effort bégayé pour se hisser vers sa chambre, tout cela  lui pesa, l'inquiéta sourdement et l’agaça définitivement. Et l’étrange colère lui revint, comme s’il lui en voulait d’être vieux, de ne pas avoir tenu le coup, ou bien qu’il réalisât brusquement, que, peut-être, il était impossible que cet homme épuisé, perclus de douleurs et de raideurs, ait pu lui enseigner aucun bon geste, aucun bon placement, dans la fluidité et l’harmonie… C’était impossible.

Il avait treize ans, presque 14, et il lui sembla qu’il n’avait plus rien à voir tous les deux, lui et son énergie pour gagner demain et le vieux et sa souffrance qu’il trouva laide et embarrassante…

Charitable, dédaigneux et crétin, il jeta un dernier « bonsoir » poli sans même le regarder puis entra dans sa chambre.

Il l'entendit ahaner encore, puis souffler longuement. Il ne l’entendit pas murmurer difficilement dans un souffle  « dors bien, toi aussi, mon petit »  très tendre et chaleureux.

Ce souffle incongru de l'amour l'encombra un instant et dut le faire secrètement grimacer. Il ne devait pas en rester de trace: on ne s'embarrasse pas comme ça des manifestations de l'amour ordinaire d'un vieil oncle, lorsqu'on est presque un homme, quand on est torero... Il se coucha léger et bêtement satisfait. 

Le lendemain, il se leva le premier, il avait bien dormi. Le vieux, lui, il ne se leva pas. Plus jamais ; on le trouva mort dans son lit, il était parti, dans la nuit, sans souffrir.

José ne réalisa pas tout de suite. Il resta un long moment prostré, puis il finit par s’effondrer comme un gamin perdu d’à peine quatorze ans. Il se sentit seul, terriblement seul. Un grand vide et son vertige, et la forte présence du vieil absent lui manqua pour toujours. Il eut honte de ce dernier soir, il faillit pleurer, se sentit raide et fragile, ne pleura pas, sentit son âge comme une connerie, et se sentit lourd, terriblement lourd… Et vieilli puis trop jeune et trop vieux, le sentiment d’avoir, 10 ans,  100 ans, 1000 ans, et de peser une tonne, de n’être plus capable de rien, définitivement, de ne plus pouvoir affronter les toros, ni rien. À quoi bon ?

Il n’y a eu personne pour lui dire que peut être son vieil oncle aurait voulu, que… Que sans doute, il aurait aimé qu’il poursuivît.

Il n’y eut personne pour signer son inscription au Bolsin de Huelva. Il n’y eut personne pour rien. Il ne serait jamais torero.

Depuis, il a repris l’école, et chaque soir n’est toujours qu’un soir de plus, pareil à tous les autres, les lendemains n’y ont toujours pas beaucoup d’avenir. Il revoit sans cesse son dernier sourire. Il ne sait plus très bien ce qu’il pourrait  attendre, il a juste peur du noir et l’angoisse aux tripes que la vie passe trop vite et qu’elle soit toujours pareille…


Evidemment, il n’existe pas de Bolsin de Huelva, Huelva est une ville andalouse dont la plazza de toros de 2 eme catégorie est une des plus grandes d’Espagne 

En revanche, partout dans le monde, il existe beaucoup de petits José

Arènes de Paris

  • Emma Falubert
  • Le site du Ruedo Newton, Le Club Taurin Paul Ricard de Paris
  • Homme
  • Emma Falubert, héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

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