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Un club Taurin à Paris, Rue Newton pour échanger, partager et se retrouver en attendant d'y
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Le camion s’immobilisa devant des barrières déglinguées. Balthazar laissa ronfler le moteur. Gamin sur son siège ne bougeait toujours pas. Rachid sauta rapidement à terre. On entendait venu du fond de l’obscurité le brouhaha diffus et sourd de la vie du marais. Malgré son air décidé, Rachid n’était pas plus rassuré que ça. Rachid était ce type de gars qui savait faire le courageux lorsqu’il le fallait, devant les filles, bien sur, mais aussi devant les mecs, parce qu’il n’aimait pas perdre la face. Malgré tout, lorsqu’il se retrouvait seul face à lui même et surtout à l’obscurité, il n’en menait pas large. Au fond, c’était un vrai et grand trouillard, mais il savait donner le change en prenant des airs bravaches, agressifs, voire conquérants. En fait sa vraie force était qu’il assumait cette faiblesse et paradoxalement, pour affronter cette peur, il savait faire preuve de beaucoup de courage ! Il avança vers les barrières, fragiles et dérisoires, des battants de bois cognaient et grinçaient sinistrement, au rythme du souffle d’un léger vent venu de la mer. Il se planta devant le panneau qui, pensait-il, indiquait le nom de la propriété, braqua sa torche sur l’écriteau et après avoir lu, fit une grimace en direction de Balthazar à son volant et secouant la tête, retourna vers le camion. Il remonta sur le marche pied rapidement et sans rien dire de plus, fit signe à son ami qu’ils devraient faire demi tour. En râlant doucement mais sans rien demander de plus, le grand black au volant s’exécuta. En reculant, il faillit enliser les roues de la vieille bétaillère rafistolée dans une ornière pleine d’eau. En faisant patiner et fumer son embrayage, il eut subrepticement un doute objectif sur la fiabilité réelle de l’engin. Il faudrait probablement en changer très rapidement mais le transfert de la cargaison ne serait pas évident et ne manquerait pas de poser de gros problèmes. Il verrait ça plus tard parce que, pour l’heure, il n’avait encore aucune idée de la façon dont ils allaient s’y prendre pour le premier chargement tout à l’heure. Gamin leur avait dit de ne pas s’en faire ; en le regardant dormir, Balthazar souffla très fort pour se décontracter, il inspira à fond pour évacuer le stress et en se redressant sur son volant, sagement, il sembla s’apaiser. Lorsque tout en agitant ses grands bras musclés sur le volant pour manœuvrer, il demanda à Rachid ce qui se passait et ce qu’il y avait d’écrit sur la pancarte, le berger arabe lui répondit par un grognement, lui faisant signe de continuer, braquant la lampe torche vers l’avant. Visiblement, ils ne savaient pas très bien, ni l'un ni l'autre, où ils en étaient. Il n’insista pas, il ne voulait pas le déstabiliser et il pensa qu’il avait ses raisons. Les deux amis avaient pris l’habitude de se faire toujours confiance, quoi qu’il arrivât, dans toutes les galères. La sagesse, probablement ! parce que cette attitude positive dans un monde de déloyauté généralisée leur permettait d’affronter les difficultés efficacement et assez sereinement. Ils se sortaient de toutes les complications avec cette volonté de rester solidaires et complices. Ceux qui connaissaient cette loyauté et cette droiture, même dans les coups les plus tordus, leur pardonnaient leurs frasques éventuelles et leur confiaient les missions les plus délicates. Les commanditaires savaient qu’avec ce duo, il n’y aurait jamais d’embrouilles ni de trahison, en tout cas de leur part. Cette confiance inaltérable n’empêchait pas Balthazar d’avoir des doutes : là, il sentait qu’ils s’étaient tous les deux fourrés dans une galère pire que les autres. Et pourtant ! ils en avaient eu des missions étranges et farfelues. Ils avaient, par exemple, eu à récupérer dans un zoo à l’abandon de Bucarest, un ours brun qui avait appartenu à un dictateur roumain. Une autre fois, ils avaient réussi à ramener du Grand Nord, un ours blanc, adulte, avec ses oursons, pour une chanteuse française qui possédait déjà quelques singes, enfermés dans des chambres d’enfants, transformées en un succédané de Jungle de théâtre. A ce propos, Ils ne comptaient plus le nombre de primates de toutes sortes, orangs-outans, ouistitis, bonobos, chimpanzés, ramenés pour des particuliers très riches, capricieux et sans scrupules et qui avaient les moyens de s’offrir ses animaux comme compagnons de vie. D’une banquise du Grand Nord, on leur avait aussi fait rapatrier un jour, une ribambelle de bébés phoques pour une vieille actrice fantasque qui s’était aménagée, dans la chambre froide d’une boucherie industrielle désaffectée, un décor de banquise où elle passait son temps à pleurer sur le sort de "l’humanité animale"( !?). Elle y convoquait d’ailleurs souvent la presse et les médias et, les larmes dans les yeux et la voix chevrotante, elle y faisait alors la promotion de son gagne pain : une fondation pour sauver les « gentils » animaux en danger de la méchanceté des vilains hommes. Un autre de leurs exploits les plus spectaculaires et les plus difficiles, fut de convoyer à pied, en traversant la Roumanie, et l’Europe du centre (nord de la Serbie, sud de la Hongrie, nord de la Croatie, puis l’Italie du nord) et enfin la France, plus de 300 chevaux adultes et quelques poulains. Ils les avaient « délivrés » du delta du Danube, une immensité au bord de la Mer Noire, où vivaient, à l’état sauvage retrouvé, plus de 4000 chevaux, abandonnés par les paysans roumains ; Ces chevaux en quelques années étaient en effet revenus à l’état sauvage. Seuls quelques illuminés écolos ou oisifs s’inquiétaient de leur sort, comme de celui des 20 000 chevaux, abandonnés de la même façon, sur les terres sauvages irlandaises. La cause de ces animaux en liberté n’intéressait personne et ne semblait pas vraiment médiatique. Les roumains et les irlandais, confrontés à des difficultés économiques sérieuses, avaient d’autre souci en tête. Ils n’avaient pas les moyens de se payer des relations-Presse efficaces pour sensibiliser les nantis des pays de l’Europe de l’Ouest aux problèmes de ces animaux. Quoi qu’il en soit, pour cette mission périlleuse et hors du commun, les deux hommes avaient emmené avec eux une trentaine de garçons et de filles, (de ceux qui trainaient sur les parkings des supermarchés de grandes villes du sud de la France, ou aux abords des caves et des halls d’immeubles des banlieues « défavorisées »), leur proposant pour quelques Euros et un certificat de bonne conduite, un beau défi à relever avec ce voyage à travers l’ Europe « au plus près de la nature ». Avec ces fortes têtes et cette bande d’ado rebelles, ils firent donc un voyage mouvementé, mais réussi, avec les 300 chevaux, sous le regard bienveillant et intrigué des populations autochtones. 3300 km en une soixantaine de jours, ils en étaient assez fiers. Pour canaliser les chevaux, ils avaient mis au point un système d’entrave, avec de grandes cordes pour entourer les animaux par petits groupes. Ils se faisaient passer pour une troupe de saltimbanques, issus d’un cirque spécialisé dans les numéros équestres, créé avec quelques dissidents de chez Bartabas. Par précaution et par discrétion, Ils circulaient la plupart du temps la nuit et lorsqu’il arrivait que des autorités s’inquiétassent tout de même de leurs situations, demandant des autorisations idoines, les certificats de santé des équidés, ou l’état civil des jeunes gens et des jeunes filles, ils sortaient tout un dossier, très impressionnant, avec force tampons, et autres signatures de toutes sortes de ministères et autres services des douanes, section sanitaire, que leur avaient confectionné pour l’occasion un de leurs amis graphistes qui avait travaillé un temps pour le cinéma. Ils pouvaient même exhiber, dans les moments les plus chauds, une espèce de lettre de mission à l’en tête de l’Unesco, attestant de leur expertise et de la charge qui leur avait été confiée dans le cadre de d’une opération baptisée pour l’occasion « Patrimoine Vivant et Solidarité Hippologiques et Interurbaine »( ?!). Un programme, soi disant lié à la protection animale, à la sauvegarde des espèces en danger, et à l’épanouissement d’une jeunesse en difficulté, qui avait à chaque fois l’heur d’impressionner les emmerdeurs et de rassurer les sceptiques et constituait un Sésame des plus efficaces. Avec ces bonnes intentions affichées, une organisation quasi militaire, et ces faux papiers, ils arrivèrent jusque dans la Somme, en France, où ils purent livrer les 300 chevaux, à un organisateur de spectacle. Celui ci avait pour projet de reconstituer dans les marais de la baie d’Authie, une partie de la Camargue ! Il avait d’ailleurs fait venir un peu plus tard des flamands roses et toutes sortes d’oiseaux, nichant dans le microcosme du delta du Rhône. Pour finir, il avait été même envisagé d’y mettre des Toros camarguais, mais la femme et les filles de ce type un peu farfelu, s’y étaient opposés, sous prétexte que les Toros rappelaient trop une pratique qui les révulsaient !
Balthazar termina sa manœuvre et ils recommencèrent à rouler doucement dans le chemin entre les barrières et les talus. Gamin remua un peu, et se retourna en grognant sous sa couverture. Au fond, cela rassura Balthazar, parce que même si il savait que lorsqu’il le faudrait le petit homme serait prêt et qu’il accomplirait la mission sans faillir, il avait toujours peur qu’il ait bu plus que de raison et que… il l’entendit grogner à nouveau, il fut définitivement rassuré.
Balthazar connaissait bien l’endroit, mais de nuit, rouler au pas, dans ces chemins boueux, tout phare éteint, juste avec une torche électrique faiblissante n’était pas une sinécure. Il espérait être bientôt arrivé, guettant le moindre geste de son ami toujours sur le marche pied. Plus ils avançaient dans le marais, sans trop savoir où ils étaient, plus il se crispait sur son volant et sentait monter l’adrénaline en lui. Faut dire que cette fois la mission lui semblait des plus dangereuses. Bien sur, Il n’avait pas hésité longtemps, environ dix secondes, et avait tout de suite pensé au Mas des Perdrix, au-dessus du marais des Saintes, parce qu’il était en liquidation judiciaire et qu’il savait qu’il y aurait moins de surveillance.
Balthazar était un grand black mais chez lui, en Normandie, d’où il était originaire, on l’avait toujours après le Négro… Cela ne le choquait pas, il trouvait ça normal, « Vous ne voudriez pas qu’on m’appelle le Rouquin, ou l’asperge, non ? »… et il partait dans un rire tonitruant qui faisait tout de même peur aux plus méfiants, aux moins tolérants, aux racistes en général, et qui rassurait et faisait sourire les autres. Il n’était donc pas d’ici, né en Normandie, dans le Cotentin, d’une mère qui avait « fauté » avec un africain de passage, très beau, sympathique et gouailleur mais qui avait disparu au petit déjeuner de leur seule et unique nuit.
« Sans doute parce qu’il n’aimait pas le café ou qu’il avait quelque chose d’autre à faire »… C’est ce que disait le grand père de Gilbert avec une sagesse ironique, non feinte ( Gilbert, c’est comme cela que sa mère l’avait appelé au départ, sans imagination, mais pour compenser l’aspect exotique qu’inévitablement sa couleur de peau susciterait malgré tout). Il ajoutait souvent « En tout cas, ce type, on ne peut pas lui en vouloir, il est peut être parti, mais il nous a laissé le plus beau cadeau qu’on puisse nous faire, alors…! » Sa fille, la mère de Gilbert- pas encore Balthazar- une institutrice vacataire à l’éducation nationale, avait donc élevé le petit toute seule. Enfin, pas vraiment, parce que tout le monde s’y était mis, et elle avait été bien entouré, en particulier par le fameux grand père, son père, surnommé affectueusement Papou negro, qui avait pris la naissance de ce gamin, tombé du ciel comme un vrai cadeau des Dieux. Il n’était pas trop bondieuserie, mais depuis l’arrivée du petit il croyait tout de même aux miracles. Alors il faut le dire Gilbert – Balthazar- fut aimé, choyé, dorloté, éduqué, et devint rapidement la coqueluche du village tout entier. Son grand père, Papou négro, « à la retraite » depuis toujours, vivait brillamment et de bonne humeur, d’expédients de toutes sortes. Il braconnaient, piégeant des lièvres de petits marcassins ou de vraies perdrix, hors saison de chasse, pour des restaurateurs, pas trop regardant et des notables peu scrupuleux. Il lui arrivait aussi de vendre des peaux d’animaux de toute sorte, peaux de lapins, de renards, de loutres, de rats musqués et autres ragondins. Il était aussi taupier. Taupier était d’ailleurs une des activités les plus lucratives, en particulier sur les pelouses des maisons de campagne des bourgeois des villes alentours. Malgré ses interventions efficaces qui consistaient à attendre l’animal à la sortie de sa galerie et à l’assommer, les bêtes semblaient revenir inexorablement avec leurs affreux monticules de terre qui dénaturaient les pelouses. Le vieux avait réponse à tout : « La taupe, ma chère madame, est un animal qui, s’il avait voulu, aurait pu avec les corbeaux et les poulpes, devenir les maîtres du monde, à la place de l’homme aujourd’hui…oui madame… si si je vous assure… il ne leur a manqué qu’une bonne Institutrice comme ma fille pour leur apprendre à parler… » En fait, d’intelligence des taupes, le papou roublard, pour faire marcher son commerce, revenait la nuit lâcher dans le jardin de ses clients, un couple de taupes. Inévitablement, on le rappelait, il promettait alors d’éradiquer le fléau, par un moyen radical, mais plus cher, qui consistait à allumer dans les galeries des taupinières, des cartouches de gaz toxiques, et ainsi à détruire définitivement les mammifères insectivores. Pour gagner sa vie, Il lui arrivait aussi de vendre toute sorte de chose : des plumes à chapeau qu’il dénichait, on ne sait trop comment, des champignons de lune, (un nom qu’il donnait à de simples ceps, qu’il trempait dans le mescal avant de les vendre) , ou encore des œufs de coucou, réputés aphrodisiaques, par lui même. Comme le brave homme était une force de la nature et qu’il n’était pas sectaire, il exploitait aussi les produits de la mer et des rivières de cette région par nature humide. Il pêchait donc des ormeaux, des anguilles, des saumons, des écrevisses, que des denrées interdites, dont il tirait le meilleur profit pour la vie de la petite famille. Quant au petit Gilbert, dès qu’il fut en âge de le suivre, vers les 5 ans et demi, il se retrouva souvent avec Papou Negro dans ses aventures. Il y apprit beaucoup parce que outre ces quêtes de petites recettes commerciales hétéroclites, il avait aussi développé une autre spécialité. Elle consistait à capturer des animaux vivants dans les marais de la Trentaine. L’activité était lucrative et Il lui arrivait à une époque où les lois et les règlements étaient moins strictes d’y capturer des animaux comme des gorgebleues à miroir, des spatules blanches, de petites barges, des sternes et des busards de roseaux, ou encore des échasses blanches et les sympathiques avocettes élégantes, les bécasseaux, et mêmes des oies bernaches, qu’il revendait à des amateurs, à de petits zoos de province ou à des collectionneurs maniaques. Le petit Gilbert préféra très vite la compagnie de ce baroudeur borderline, plutôt que celle de l’école, au grand dam de sa mère. En compagnie de Papou Negro, Il devint très vite très habile et un précieux collaborateur du grand père qui vieillissait et qui ne pouvait plus toujours assumait physiquement ces travaux. Un homme actif et malin le Papou Negro, et qui considérait depuis le début Gilbert comme le fils qu’il n’avait jamais eu. Sa fille s’efforça tout de même entre les activités du grand père, de donner à son fils, une éducation classique, et solide, en fait les bases du calcul, de l’orthographe et de la politesse.
Mais un jour l’institutrice célibataire et encore jolie, rencontra un homme, un directeur d’école, un peu raide et sévère. Le couple s’installa dans l’appartement de fonction des bâtiments un peu triste d’une école communale. Gilbert ne supporta ni l’homme, ni l’appartement. Il s’installa dans la cabane de son grand père qui, à partir de ce moment là, l’appela son Roi Mage et le baptisa Balthazar. Mais le directeur d’école ne voulait pas d’histoire. Il porta plainte contre le grand père pour séquestration. Balthazar ne voulut pas céder, le grand père non plus et la mère pleurait. Elle ne pouvait donner raison ni aux uns ni aux autres. Le jour où la police et l’assistance vinrent pour chercher les « deux délinquants », ils avaient disparu tous les deux. Le directeur dépité abandonna les poursuites. La mère avait la secrète certitude que les deux s’en sortiraient mieux ailleurs et les poursuites furent définitivement abandonnées.
Le vieux et Balthazar qui allait avoir 14 ans mais en paraissait 20, étaient partis s’installer quelque part dans un autre marais à l’autre bout de la France, en Camargue.
Cette nuit là, Balthazar avait une trentaine d’année, il repensait souvent à son grand père qui lui avait tout appris ; Il écrivait à sa mère mais ne l’avait jamais revue. Elle avait eu des enfants, et le directeur de l’école était mort. Un jour, il retournerait la voir ou peut être elle viendrait.
Rachid lui fit un signe avec la torche, il ralentit encore, immobilisa le véhicule. Ils restèrent comme ça un moment en silence. Rachid lui fit signe d’éteindre le moteur. Il coupa le contact. C’est à de moment là qu’il entendit distinctement la rumeur. Il ne put s’empêcher de frémir, il sentit un filet de sueur lui dégouliner du front. Il regarda Rachid, il vit que lui aussi avait peur. On ne voyait rien alentour. Il voulut ouvrir sa portière pour se mettre aussi debout sur le marche pied… il était là, et il vit qu’il le regardait fixement. Balthazar et Rachid ne bougeaient plus, ils étaient tous les deux morts de peur.
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