Épisode 6 : où on frise la correctionnelle...

Le camion vide ! Le toro disparu ! envolé ?  perdu ? volatilisé ? kidnappé ?  Ils se regardèrent incrédules et stupéfaits. Ils étaient tous les 5 plantés devant l’abattant ouvert et la remorque vide et aucun ne bronchait. Le grand père avait perdu son air de grand sage un peu cynique et semblait complètement perdu, il semblait avoir pris d’un coup cinquante années de plus. Véronique hochait la tête d’un air profondément dubitatif, elle avait pour la première fois depuis le début de cette aventure un air très sérieux, qui la rendait très femme et encore plus belle, pensa subrepticement Rachid qui, de son côté, avait l’air totalement paumé presque paniqué. Balthazar de son côté n’arrêtait pas de faire le tour du camion à grandes enjambées, comme si le toro avait pu se cacher à proximité dans un interstice, derrière un pneu ou sous un essieu. Gamin ne bougeait plus, l’air sombre, s’avançant lentement au centre du van, il se tenait le menton d’une main et de l’autre il se grattait la tête, comme pour se remuer les neurones. En le regardant comme ça, on oubliait sa taille et ses facéties perpétuelles. Il fallait se rendre à l’évidence : ils avaient fait une grosse connerie et ils étaient encore une fois sérieusement dans la merde ! pensaient-ils tous très fort. Mais là, ils n’étaient ni sur leur territoire ni en terre de connaissance et tous savaient intuitivement qu’ici les choses ne s’arrangeaient jamais à l’amiable, bien au contraire. Gamin n’était pas du genre à se dérober, il se sentait responsable et Il assumerait, mais dans le cas présent, il ne savait pas trop comment agir et tenter de rattraper le coup. En sortant du van, Il fit signe à Balthazar de garer le camion à l’écart. Il se dirigea vers un panneau où il avait repéré un plan des lieux : rien de rassurant, la Défense un vrai et complexe labyrinthe de béton, où tout était fait pour se perdre. Ils comprirent tous que l’affaire était mal partie et que ça n’était pas gagné ! Dans l’adversité les hommes se révèlent, et nos 5 compagnons d’infortune se sentaient irrépressiblement solidaires et aucun d’entre eux ne chercha à fuir ses responsabilités : Ils avaient tous fait ensemble la vraie et belle connerie, et ils trouveraient, si c’était possible, tous ensemble une solution. Il n’y aurait pas, après coup, d’engueulades, de reproches ou de récriminations, comme souvent dans ce genre de situation. Au contraire, ils en seraient irrémédiablement soudés et personne n’essaierait de savoir qui d’untel ou d’untel avait laissé la porte ouverte, comme si ça avait été un simple cheval. De toute façon, il était trop tard pour avoir des regrets ! Ils étaient d’accord, il fallait le retrouver, ce monstre sauvage et le ramener dans le camion le plus vite possible. Un Minotaure dans ce dédale de routes, de placettes, de dénivelés, de souterrains, et sans le fil d’Ariane, non seulement, ils auraient du mal à le retrouver mais aussi et surtout beaucoup de mal à le re charger dans le camion. Ils percevaient l'incongruité,  la bêtise et le danger de la situation. Toute la bande, sans exception, sans se le dire pensaient aux embrouilles avec les autorités si les « Gardians » du coin le retrouvaient avant eux. D’abord ils l’abattraient ! sans aucun doute, on ne les imaginait pas en train d’admirer le spécimen comme on le fait chez nous et essayer de le toréer.

« Et puis il perdrait de sa valeur… bon sang de bois » hurla le grand mère, « Allons y, on va le retrouver et on va le remettre dans le camion… de grès ou de force ! »

Un toro de combat, volé, en liberté à la Défense, ça ferait désordre, ça vaudrait une garde-à-vue, une mise en examen, la confiscation du  véhicule et une grosse amende, sans compter les emmerdes en redescendant au pays ! Et puis il faudrait rembourser la dame et ça non plus ce n’était pas une bonne nouvelle. Pensa Rachid en regardant les nouvelles Santiagues  qu’il avait achetées la semaine dernière, dès qu’il avait eu l’argent. Balthazar le lui avait reproché, « vendre la peau de l’ours » avait il évoqué… mais lui même avait acheté en douce l’I-pod dont il rêvait depuis longtemps. Et puis, ensemble, pour fêter cette rentrée d’argent surprise, ils s’étaient payés un bon restaurant… Bien que personne ne lui reprocha quoi que ce soit, Gamin réalisait qu’il avait été vraiment crétin et totalement imprudent,  et il s’en voulait. Il craignait en plus que la dose de calmant n’ait eu l’effet inverse, comme sur les humains, et que l’animal soit totalement excité et encore plus agressif que la normale. Il souffla, s’étira et reprit ses esprits,  Ne pas paniquer et trouver une solution : le repérer, ensuite, en fonction de l’endroit, amener le camion, charger et repartir… Et pour la suite éviter les conneries.

 

Ils partirent tous les cinq, au cœur de ce labyrinthe à la recherche de leur Minotaure. Ils errèrent un bon moment au milieu des tours désertées, des allées de béton et autres coursives, carrelées, bétonnées enféraillées, désertes et dégueulasses.

« Mais comment ils font ? » n’arrêtait pas de maugréer le vieux… « comment ils font pour vivre ici ? ». Pour la première fois, et pour détendre l’atmosphère, Véronique d’un air faussement désespéré ajouta

«  il n’y a même pas de point d’eau pour désaltérer leurs bêtes » , ils éclatèrent tous de rire… «  ni pour désaltérer les bergers, les gardians… le désert, pas un bistrot, rien ! »

« Oui mais il y a des prédateurs, les grands fauves… », dit Gamin en leur faisant signe d’arrêter et de se baisser : une voiture de police passa tout doucement à quelques mètres d’eux sans les voir.

«  y sont aussi malins que chez nous, ça me va » dit doucement Balthazar en se relevant et en faisant signe à tous d’avancer. Ils progressèrent comme ça prudemment pendant quelques minutes et ils arrivèrent enfin sur le parvis, face à la grande Arche, et au CNIT… ils se plantèrent tous les 5 au beau milieu  de ce désert de béton, regardant dans tous les sens, à la fois émerveillés et sidérés par ces drôles de bâtiments, avec leurs formes, « bizarroïdes », « si grandes, trop arrogantes ! », pensa Véronique, et en même temps très belles, un rien solennelles et majestueuses… « comment ils font ? » répétait sans cesse le Grand père mais cette fois il se demandait comment ils font pour imaginer et construire, ces imposants monuments.

 « La plus grande plazza du monde » dit Véronique émerveillée

« vous imaginez ? » Ils se mirent tous à imaginer. Papi Négro se redressa, se cambra même, si bien que Rachid se posta à quelques mètres devant lui, dans la position du toro qui va charger. L’ancien se mit de face, lui fit le toque, Rachid chargea et dans un mouvement d’une élégance, d’une souplesse et d’une lenteur qu’on ne pouvait lui soupçonner, le vieux le fit passer. Ils firent plusieurs passes comme ça, d’une très grande classe. Balthazar, Véronique et Gamin, oubliant quelques secondes la situation, applaudirent l’exploit. Et puis Gamin tapa dans ses mains, «  et les enfants… ça n’est pas tout ça, nous sommes en mission, je vous rappelle ». Gamin fit une dernière plaisanterie sur la grandeur du Ruedo. Il ne croyait pas si bien dire.

 

C’est à ce moment qu’ils le virent ! là, planté entre deux bouches d’aérations, un peu à l’écart, dans l’ombre d’une tour, il était là immobile, calé sans bouger, le regard fixe, dans le vague, le souffle lent, la bouche fermée, comme un brave, se demandant sans doute ce qu’il faisait dans cet univers hostile. Ils s’approchèrent tout doucement, en se faufilant derrière une rambarde. Il ne fallait pas qu’il les voit. Gamin organisa la manœuvre, il demanda en chuchotant mais fermement à Balthazar et Véronique d’aller chercher le camion en repérant un endroit au même niveau. Il fit signe au grand père et à Rachid de se placer aux deux passages laissés libres, au cas où l’animal tenterait une sortie.

«  et si il tente de fuir, on l’arrête, avec nos petits bras ? et on lui dit « à la niche, non mais ! » c’est ça ? »

ironisa Rachid. « Mais non, vous le suivez pour qu’on ne le perde plus de vue, évidemment »

Balthazar et Véronique se précipitèrent donc pour aller chercher le camion et tenter de l’amener devant les accès Livraison. Ils savaient tous que Marsavril, le plus grand nain du monde, devrait encore une fois être torero et qu’il était à nouveau  condamné à l’exploit. Il devrait refaire et réussir ce qu’il avait fait la nuit précédente. Gamin resta donc là, avec Rachid et Papi  Négro, pour surveiller la bête et les alentours, éventuellement tenter de détourner l’attention de quelques nuitards qui auraient pu traîner sur la dalle de la Défense. Le vieux s’éloigna pour anticiper et voir « l’ennemi » arriver de loin. Rachid et Gamin restèrent à quelques mètres l’un de l’autre à surveiller le monstre, planté là, comme une statue immobile mais vivante. Il leur semblait que malgré la dose de calmant, l’animal avait plutôt fière allure, avec ses cornes démesurées, en forme de lyre, son trapio ramassé et sa robe parfaitement noire qui luisait dans la lumière glauque et froide des immenses réverbères.

« Un peu de vie dans un monde de brutes ! » pensa Rachid complètement subjugué par l’incongruité de la situation. Gamin au fond se félicitait de l’avoir piqué parce que il se demanda ce qu’ aurait fait un toro totalement furieux au milieu des gratte-ciels de béton et de verre. L’endroit était étrange et de là où il était, il ne voyait qu’amas de tours qui lui faisaient penser à des images d’Amérique, entre New York ou Chicago. Il se demanda d’ailleurs si les Américains aimaient les toros, s’il y avait des corridas à Manhattan, si les tours étaient plus hautes là-bas ? où était la tour Eiffel ? où était la Seine ? si on pouvait s’y baigner et s’il y avait eu des arènes à Paris ? Il se sentait bien, trouvait tout, très beau et en regardant ces dizaines de clochers de cathédrales orgueilleuses et un peu raides,  sans fin et très païennes, ces temples dédiés au travail et à la finance, il se dit que lui même n’était décidément pas grand, mais que la vie valait la peine d’être vécue ! Mais ailleurs, pas là, dans ces entrelacements débiles de couloirs et de passages où les hommes et les femmes venaient s’agglutiner dans la journée. Il était comme ça, Gamin, depuis toujours résolument critique mais surtout optimiste et heureux de vivre. C’est ce qui faisait sa force et sa singularité. Rachid et lui se regardèrent, sans doute, ils pensaient la même chose, et ils souriaient tous les deux en imaginant le toro que Gamin avait réussi à tromper une première fois et qui peut être ne se laisserait pas avoir une deuxième par son stratagème. Gamin n’en aurait que plus de mérite. Le défi l'excitait et Rachid n’avait aucun doute sur la réussite de l’entreprise. Pendant ce temps l’ancien pour tromper l’attente s’était installé en bordure d’une galerie marchande fermée et comptait les boutiques de fringues. « Mais pourquoi ? tout ça ? pourquoi tous ces vêtements ? »  se demandait il en caressant sa vieille veste de velours noire qu’il portait depuis 500 ans.

 

Balthazar au volant et Véronique à côté de lui, roulaient tout doucement, à bord du  camion vide. La jeune fille essayait de lui indiquer les directions,

«  Par ici, non par là… à moins que… » elle hésitait, se reprenait, en fonction des panneaux,  et des repères qu’elle avait l’impression d’avoir reconnus. En tout cas, en les voyant, comme ça, errer avec leur camion gigantesque dans les brettelles, les raccordements, les boucles de la Défense, on aurait pu penser qu’ils se connaissaient depuis toujours tant ils avaient l’air complice. Ils tournèrent sur les échangeurs et autres parkings pendant un moment avant de trouver enfin la bonne entrée et de pénétrer sur le parvis par une allée signalée, interdit aux poids lourds. Ils avancèrent tout de même le camion jusqu’au pied d’une des tours, curieusement personne ne sembla les avoir repéré. Ils se disposèrent comme dans le campo et allèrent rejoindre les trois autres où ils les avaient laissés.

 

Ils trouvèrent Gamin, très perturbé et agité. Il avait perdu son flegme et son humour. Il était grimpé sur une des bouches d’aération et dans une position figée et avec un air pétrifié qu’ils ne lui connaissaient pas. En fait, il regardait le toro immobile, tendu, aux aguets, prêt au combat, et ayant apparemment retrouvé totalement ses esprits et du tonus. Ce qui semblait provoquer la stupeur du petit torero, c'était que devant lui se tenait à une dizaine de mètres, un homme, un gardien, en uniforme, qui s’avançait doucement, tout doucement et sans crainte, vers le toro. Un homme dans un état anormalement allumé, le regard enflammé, le corps arqué vers son but, le port altier, étrangement très andalou, une main en avant, des mouvements du corps qui contrastaient avec l’aspect simplet et primaire de son uniforme de gardien. Le toro hésita, s’ébranla et finit par charger, une première fois, puis revint à la charge, plusieurs fois. La première fois, ils avaient tous fermé les yeux, persuadés de l’issue fatale de ce combat déséquilibré. Mais le toro passa ainsi plusieurs fois de plus en plus près et l’homme gardait parfaitement la maîtrise du combat. Impressionnant même ! C'était bien une faena qui se dessinait là devant leurs yeux...

Mais il fallait récupérer le toro avant que ça ne dégénère; qu'il y ait accident ou que la police ne s’en mêle.

 

Balthazar et Rachid retournèrent au camion, se placèrent comme à l’enlèvement. Marsavril emprunta la torche électrique de Rachid. Il se plaça en surplomb, au niveau de l’homme qui prétendait toréer, plutôt pas mal d’ailleurs, le monstre qu’ils devaient livrer le lendemain matin. Il attendit que l’homme fut juste devant lui, à l'aplomb de son refuge pour sauter sur les épaules du gardien torero. Il l’assomma avec la torche et se planta devant l’animal en l’appelant. Le toro dérouté par le changement d’adversaire, resta d’abord sans bouger, sans doute encore l’effet de la Tiletamine. Gamin se rapprocha de lui, doucement et en sautant sur place. Il sautait en appelant, à la façon d’un écarteur ou d’un banderillero, à la différence qu’il mesurait un mètre douze et que pour une fois il ne sautait pas très haut. On avait l’impression qu’à tout moment, le toro pouvait le pulvériser ou le faire voler d’un coup de corne jusque dans le haut des tours. Le toro finit par démarrer et lui fonça dessus. Gamin se mit alors à courir en zigzagant de la même façon que dans le champ. Ils s’approchèrent du camion. Le toro ne courait pas très vite, il s’arrêta même, Gamin eut un instant l’impression qu’il ne lui referait pas le coup. Il se plaça alors juste dans l’ouverture du camion, sur le haut de l’abattant, et se remit à sauter. Le toro fonça, grimpa sur le plan incliné, Gamin se laissa percuter juste entre les cornes, s’accrocha à la façon d’un forcado, à ses cornes. Il hurlait aux deux autres de s’apprêter à refermer la porte. Le toro n’était qu’à moitié rentré dans le camion, il secouait la tête violement dans tous les sens pour se débarrasser du nain qui s’agrippait de toutes ses forces. On avait vraiment l’impression qu’il pouvait être projeté n’importe où, puis transpercé par le monstre rendu fou furieux.

Le toro finit par rentrer. Les deux autres remontèrent l’abatant sous les violentes injonctions du nain acrobate, apparemment toujours en mauvaise posture. ils claquèrent la porte, remirent toutes les sécurités et attendirent. Véronique manœuvra les vérins sous l’œil attentif de l’ancien qui émerveillé de la dextérité de la jeune femme, se demandait toujours

 «  mais comment fait elle ? comment fait elle ? » Les deux garçons étaient en sueur, ils étaient tendus et tremblaient presque, tant le vacarme et le remue ménage dans le camion était impressionnant.

Et puis on n’entendit plus rien.

 

 

Arènes de Paris

  • Emma Falubert
  • Le site du Ruedo Newton, Le Club Taurin Paul Ricard de Paris
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  • Emma Falubert, héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

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