Épisode 1 / Gamin

Le camion s’engagea dans la sente boueuse qui menait au Campo. Il roulait au ralenti, tous phares éteints. Le clair de lune ne suffisait pas à éclairer le chemin et deux des trois hommes à bord étaient aux aguets. Rachid debout à la portière, allumant sa torche de temps en temps, guidait Balthazar, très tendu au volant du camion à bestiaux brinquebalant. Le troisième, dans la cabine, à côté de lui, affalé en boule à la place du passager « gisait », recroquevillé sous un vieux manteau de laine. C’était Marsavril, le nain, il ronflait « aussi fort qu’un régiment de gardes civils bourrés ». Marsavril n’était sans doute pas son vrai nom de baptême, mais ça avait été le premier nom que lui avait donné son père parce qu’il était né entre un 31 mars à minuit et un 1er avril à 0 heure !  En fait, vu sa taille et bien qu’il eut une bonne quarantaine indéfinissable autant qu’improbable, tout le monde l’appelait simplement « Gamin ». De son côté, il ne s’en offusquait pas, prétendant avec beaucoup de bon sens, que le principal était qu’on l’appelât, preuve qu’il était vivant et qu’il avait sinon des amis des relations et que lorsqu’on l’appellerait plus, c’est qu’il serait mort, sourd pou pire détestable ! Gamin avait eu une vie riche et mouvementée. Souvent il se présentait comme un « nain de spectacle ». Il en était fier et s’en vantait même. Il détestait l’appellation « personne de petite taille » : il trouvait, sans que l’on sache si il était sérieux ou si il blaguait que c’était réducteur ! Il avait dans sa jeunesse, (« il y a un siècle, disait-il) fait partie d’une troupe de music-hall, les « Great Jumpers » dont la spécialité était : le lancer de nains ! À ce petit jeu, il était passé expert et était même devenu une sorte de célébrité locale. Son grand truc, c’était, pendant, ce qu’il appelait, son vol, qu’il prenait le temps de faire des grimaces et autres simagrées qui enchantaient le public. A force sillonner les routes d’Espagne avec ce numéro, il finit par obtenir une certaine notoriété. Les great Jumpers avaient d’autres spécialités : un de ces compagnons sautait dans une lessiveuse pleine de mousse, du haut d’un immeuble, un autre jonglait en sautant sur un trampoline, et il y avait aussi deux femmes qui exécutaient des sauts périlleux en sautant par dessus les tables des boites et des cabarets où la troupe se produisaient. Malheureusement, pour la suite de sa carrière au music-hall, le lancer de nains fut interdit. Les « great Jumpers » se dispersèrent et non seulement il condamna l’interdiction, mais il en fomenta une haine tenace et profonde pour tous les interdits et autres décrets qui prétendaient réguler la vie sociale et protéger les citoyens d’eux-mêmes, même contre leur grès.  Malgré tout, de cette période de petite gloire, il était resté à Gamin le goût du contact avec le public. Pour lui, à partir de ce moment là, il fut nécessaire de rester, d’une façon ou d’une autre, dans le monde du spectacle. N é dans le Sud de l’Espagne, Il avait toujours été attiré par les toros et le « mundillo », il n’y pouvait rien, c’était comme ça, il avait ça dans le sang. Avec son « CV de pilote de l’aéropostale », comme il se vantait en souriant, Il n’eut pas de mal à intégrer une troupe de toreros nains qui se présentait dans les arènes espagnoles. Il eut là aussi ses heures de gloire et de triomphes, dans le sud de l’Espagne, entre Jeres et Murcia, à une période où ces numéros burlesques de toreros intrépides avaient encore du succès. On le sait, petit à petit, ces spectacles, autant à cause de la concurrence du football et de la télévision que parce qu’ils furent jugés dégradants aussi bien pour les spectateurs que pour les acteurs, tombèrent en désuétudes.

« Les plus grands héros de l’aéropostale, eux aussi ont pointé au chômage, il n’y a pas de honte », avait il l’habitude de brailler dans les bars qu’à cette époque il fréquenta plus que de raison. Sans travail sur les routes d’Espagne, il vécut alors d’expédients plus ou moins honnêtes, exerça des professions aussi diverses que ramoneur, pépiniériste, ( il se disait alors « nain de jardin »), testeur de jouet pour un fabricant, et doublure de cinéma, (il avait même doublé Pierral dans un film de cape et d’épée). À cette époque, Il avait envisagé et même espéré d’embrasser la carrière d’acteur, comme il disait, mais la carrière, non seulement ne l’avait pas embrassé, mais lui avait mis un sal coup de pied au cul, qui l’avait renvoyé dans les coulisses obscures de spectacles taurins d’arènes portatives comme on en faisait encore à l’époque. Il recommença ses « exploits » et réunissant ses qualités de voltigeurs de son précédent métier et sa passion des toros, il avait mis au point un nouveau numéro incroyable. Cela consistait à se faire expédier dans les airs par deux de ses acolytes, deux costauds, juste au dessus d’un toro qui semblait attendre sa « descente ». Et lui, pendant le « vol » exécutait quelques galipettes, aussi bien dans la montée que pendant la descente,  et au dernier moment, juste avant de revenir sur terre, dans un mouvement très torero et « aérien » ou funambule, il esquivait les cornes du toro, qui l’attendait à l’atterrissage. A ce petit jeu, il se fit quelques frayeurs et quelques balafres, mais ce numéro lui conféra une espèce de notoriété, lui valut une forme de  respect silencieux du monde taurin et lui apporta à lui la satisfaction de pouvoir se considérer comme un torero. « Personne ne torée aussi verticalement que moi! » disait-il en riant quand il avait abusé du Vino. Cette activité-là cessa, le jour où il faillit vraiment se faire « embrocher » par une bête qui avait compris son manège, et qu’il ne trouva plus personne qui voulut bien le faire « voler ».

Marsavril, dit gamin, était un être entier et passionné : les toros, les toreros, les chevaux étaient progressivement devenus sa passion. Une immense passion. D’ailleurs tout le monde, dans le milieu, lui reconnaissait le droit d’être un des leurs. On lui savait un courage énorme, hors du commun, limite tête brûlée. Mais Gamin était aussi un homme de petite taille lucide (« quand on n’a pas la taille, il faut tenter d’y voir plus loin » disait il), il avait admis définitivement qu’il ne trouverait pas la gloire dans les ruedos et qu’il n’accéderait pas à la lumière des triomphes toreros. Du coup pour compenser et parce qu’il devait gagner sa vie, il avait mis au point une sorte d’attraction aussi insolite qu’improbable. C’était pour cette raison que Rachid et Balthazar l’avaient emmené avec eux. Rachid fit un signe à Balthazar qui stoppa net. Rachid braqua sa torche un peu plus loin devant eux. C’était bien là, ils étaient arrivés.

A suivre…

Arènes de Paris

  • Emma Falubert
  • Le site du Ruedo Newton, Le Club Taurin Paul Ricard de Paris
  • Homme
  • Emma Falubert, héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

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