Episode 3 / où l'on sait comment La paire est devenue un trio !

Il y en avait un là ! Juste à côté du marche pied, là tapi dans l’obscurité, les regardant fixement. Embuscé, prêt à charger. Les deux amis figés, paralysés, incapables de la moindre réaction : tous les deux ont vu un toro, là, énorme et immobile, au plus près du camion… Même que s’il chargeait, il était si près qu’ils n’auraient rien pu faire. Et puis ils ne le virent plus, la nuit trop dense l’avait englouti ? avait-il bougé ? deux secondes, juste avant, un toro les regardait fixement… Etrangement fixement et puis là tout à coup, plus rien. Le vide et le doute.

Et soudain le rire de Gamin, comme un éclair sonore dans le mystère de la nuit et de ses angoisses. Ils ne comprirent pas immédiatement. Rachid braqua le faisceau de sa lampe en direction du fauve, il avait effectivement disparu. Il balaya autour de lui : aucune trace d’un quelconque cornu d’une demie tonne aux alentours ! et encore le rire de Gamin, comme une offense ou un défi, ils ne savaient plus vraiment ! Balthazar se retourna vers la banquette : vide ! Gamin n’était plus là, la couverture sous laquelle il ronflait tout à l’heure, gisait lamentablement par terre, comme un linceul le jour où…

« Ta gueule », hurla Rachid, « ça n’est pas le moment.. »

Comme si il avait lu dans les pensées de Balthazar. Et il reprit pour se donner une contenance tandis que les deux hommes tentaient de recouvrer un vague semblant d’une fragile sérénité.

« Le coup de la véronique et du linceul, on ne me l’a fait pas à moi, Rachid »

Les bondieuseries, ça avait tendance à l’énerver le Rachid.

« Mais, je n’ai rien dit » protesta son ami déboussolé parce qu’il ne comprenait plus rien.

« Non, Mais c’est tout comme, je t’entends penser… et ça m’empêche de regarder et de comprendre ».

Rachid braqua à nouveau le faisceau de la torche vers les fourrés et les taillis d’où la bête avait semblé surgir… et soudain ils comprirent : en fait de toro, leur ami Gamin, l’acrobate, le champion des exhibitions farfelues et gonflées, se tenait debout en équilibre sur un poteau de la clôture, sur un pied, brandissant comme un trophée, un masque de Minotaure. Balthazar ne put s’empêcher de regarder alternativement la banquette et Gamin, dansant en équilibre instable sur son poteau, ne comprenant pas comment le nain s’y était pris pour sortir de la cabine sans qu’il l’ait vu. Trop concentré, sans doute ? Crispé même ! Rachid fut le premier à décoincer et à sourire. C’était ce qu’il aimait chez Gamin, cette capacité à inventer, à créer des surprises, parce qu’il prétendait vouloir vivre sa vie en s’amusant. « On nait, on meurt, entre les deux faut s’amuser » disait-il souvent en guise de philosophie. Lorsqu’ils « travaillaient » ensemble, Rachid l’arabe, Balthazar le black, et Marsavil le Gamin, faisaient une « bonne paire de rois mages », comme on disait autour d’eux. Cherchez l’erreur… mais les mêmes faisaient remarquer qu’ils étaient trois, et que pour une paire cela faisait un de trop. C’était Gamin qui répondait alors du tac au tac, que « la messe de minuit n’était pas à Minuit », que « l’eau de Cologne n’était pas de Cologne », ni « le Jambon de Paris de Paris ». à ce sujet, il plaisantait d’ailleurs sur le fait qu’il y avait très peu de porcs à Paris et que ceux qu’il y connaissait, s’ils faisaient dans la cuisse, ne faisaient pas dans ce type de Jambon… Rachid et Balthazar aimaient ces digressions, ces réponses en apparence incongrues et qui plongeaient toujours leurs interlocuteurs dans des abîmes insondables de réflexions et de doutes, dont eux savaient évidemment profiter. Donc pour finir, notre artiste nain, poète et acrobate, affirmait que le secret de cette paire de rois mages, c’était justement d’être trois ! En le voyant sur son poteau, riant et dansant, un masque à la main, les deux hommes, oubliant momentanément leurs angoisses, éclatèrent de rire à leur tour,  et se souvinrent tous les deux de leur première rencontre qui avait fait de cette paire un trio au cours d’une drôle de nuit, qu’ils n’oublieront jamais ni les uns ni les autres.

… Lorsqu’ils étaient beaucoup plus jeunes, Rachid et Balthazar avaient pris l’habitude, de venir secrètement au campo, « voler » quelques passes au clair de lune, au milieu des bêtes sauvages des différentes manades du coin. En fait de toréer, ils aimaient surtout se faire peur à « jouer les écarts » autant qu’à péguer quelques passes à l’aide d’une veste ou d’un vieux chiffon. Ils venaient dans cette zone parce que ils pensaient que la proximité des marais leur laisserait la possibilité de s’y réfugier en cas d’alerte : intrusion soudaine du mayoral, de chiens de garde ou même de la police. Au fond, ils ne faisaient pas partie de ces allumés qui se voyaient en toreros, que l’on croisait au Campo, ces futurs héros, rêvant de gloire et de fortune, non ! ils n’avaient même jamais envisagé de faire carrière dans la tauromachie. Mais ils aimaient les défis, ils aimaient ce jeu avec les toros qui les excitait bien. Ils aimaient cette idée de se coltiner dans le noir avec les bêtes sauvages. D’ailleurs, Ils leur étaient arrivés de courir des encieros, pour les mêmes raisons et si ils avaient habité les montagnes Andines, ils auraient sans doute fait partie de ces gamins qui dévalaient les montagnes sur des chariots bricolés, pour se faire quelques sous, mais surtout pour se faire un vrai trip d’adrénaline. Du côté d’Acapulco, Ils auraient sans doute été des plongeurs de la mort, ou près d’une mer plus « grosse » que la leur, ils seraient devenus des surfeurs de la mort… Ils aimaient se faire des frayeurs, et dans les missions qu’on leur confiait de façon plus ou moins clandestine, ils s’en faisaient de belles  frayeurs mais pas tant qu’avec leurs morceaux de tissus et leurs épées en bois. La plus belle, qui faillit être la dernière, ce fut le jour, ou plutôt cette nuit orageuse, (avec le recul « une nuit d’apocalypse » disaient ils) où l’ensemble des bêtes, rendues très nerveuses et incontrôlables, à cause de l’orage, les avaient chargés. Ils étaient donc très  jeunes et bien sur très « crétins » et ils avaient bêtement pénétré dans l’enclos sans se préoccuper de l’orientation du vent. Les animaux les avaient tout de suite repérés et avaient commencé à trotter tous ensemble  dans leur direction. Au lieu de ne pas bouger ou de tenter quelques passes et autres écarts, pris de panique, ils s’étaient mis à courir et de plus en plus vite avec le bétail, rendu furieux, à leurs trousses. Ça aurait du être définitivement fatal si, sorti de nulle part, comme un diable, ce drôle de petit bonhomme, n’était pas intervenu. Sur le coup, Ils ne se demandèrent pas ce qu’il faisait là ce diable de nain qu’ils ne connaissaient pas encore. Lorsqu’ils le virent juste surgir de l’obscurité, entre le troupeau et eux, ils comprirent que la donne avait changé. Ils sentirent très vite que les bêtes, comme par magie, s’étaient détournées de leur trajectoire parce qu’elles s’étaient mises à poursuivre le nouvel intrus. Dans la lumière violente et brèves des éclairs, ils le virent courir à ras de terre devant les toros et il leur sembla même qu’il souriait ! Il ne courait pas très vite, maîtrisant sa course, zigzaguant simplement devant les toros, avec une espèce de flegme tranquille, faisant des écarts brusques, les bras ouverts, en croix, pour se retrouver tout à coup, sur le coté de la trajectoire des bêtes, comme ça, simplement. Très vite, Les bêtes déboussolées, s’arrêtèrent. Les deux imprudents avaient eu le temps d’atteindre la barrière, sains et saufs. Lorsqu’il arriva près d’eux et avant qu’ils n’aient eu le temps de le remercier, il se mit à les engueuler : « ne jamais courir devant les toros, c’est le B A BA, juste ne rien faire et attendre ! » Il en avait de bonnes, ils n’avaient pas eu le choix, ils s’étaient fait surprendre.

Au fond, ils savaient qu’il avait raison et depuis cette folle nuit Balthazar et Rachid, qui n’étaient pas des ingrats, vouaient une reconnaissance sans limite à ce nouvel ami. Non seulement, une amitié était née de cette course idiote et presque meurtrière, sous la lune, dans le campo, mais de ce moment, ils considérèrent et il n’y avait aucun doute : Gamin était bien un torero, un vrai !

Rachid lui aussi était un torero à sa manière bien qu’On l’appelât le berger, par ironie (ou abus de langage), parce que d’une certaine façon, il gardait les bêtes. Il était en effet chargé à l’abattoir de réceptionner les bêtes vivantes. Toutes les bêtes, bovins, ovins, porcins, et depuis quelque temps même des autruches et des lamas ! Il réceptionnait les camions, trier les bêtes pour ensuite les parquer dans des enclos. Après les avoir triées, en fonction de leurs provenances, des élevages, des propriétaires, de leur nature, leur état, leur poids et autres paramètres, il affinait son tri pour l’abatage,  composant des lots, pour la présentation aux professionnels. Professionnels de la barbaque : acheteurs, d’abord ceux qui achetaient sur pied, soit pour engraisser soit pour la revente ou la location et puis les viandards, les bouchers en gros demi gros ou détaillants, qui venaient passer commande de viande. Rachid le berger, était donc très apprécié et recevait pas mal de pourboire. Il pouvait aussi et surtout arrondir ses fins de mois en détournant des bêtes avant la réception officielle par le vétérinaire, qui, bien sur, fermait les yeux moyennant quelques subsides que le berger ne manquait pas de partager avec lui. Ces petits détournements arrangeaient tout le monde : les scrupuleux qui voulaient être surs de respecter la réglementation pour le sacrifice de l’aïd, par exemple ou des parents qui voulaient faire plaisir à un enfant capricieux et gâté en lui offrant, à moindre coût, un cheval, Rachid en trouvait un vieux, ou plus jeune mais borgne ou boiteux, et tout le monde y trouvait son compte. Une fois, il avait même du détourner une autruche pour un type qui avait fait le pari de participer à la célèbre course d’Autruches de Montluc sur Adive.

 

Rachid était, on le voit, un type démerde, comme on dit, borderline même, mais clean et dans ses combines, personne n’était réellement lésé puisqu’il savait avec qui partager et à qui raconter ses histoires.

Son ami Balthazar était lui aussi un type sûr, costaud, réglo et on pouvait toujours compter sur lui.

Marsavril, dit Gamin, était un esprit facétieux, inventif, libre et expérimenté. En plus, il était le plus vieux des trois, «  comme quoi ça n’est pas la taille qui compte … »  disait-il souvent… et tous les trois avaient pris l’habitude de faire les pires frasques ensemble, mais c’était vraiment la première fois qu’on leur demandait de charger un toro de combat !

Arènes de Paris

  • Emma Falubert
  • Le site du Ruedo Newton, Le Club Taurin Paul Ricard de Paris
  • Homme
  • Emma Falubert, héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

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