Episode 4 : où il est question de Thésée et du Minotaure...

Bien sur, toute cette histoire n’était pas très catholique, mais ils en avaient vu d’autres, les impies ! ( Cf. les épisodes précédents) mais là, cette fois, il ne s’agissait plus de faire plaisir à une petite chanteuse sans voix ou à une actrice devenu acariâtre, mais bien d’un toro ! d’un vrai toro.

« Le Minotaure ! » avait dit Gamin gravement… « voler LE Minotaure ! dans le labyrinthe des marais ! mais vous êtes complétement fous ! » leur avait-il dit tout d’abord… Visiblement l’idée l’avait perturbé et il n’avait pu s’empêcher de leur parler du Mythe, et de toutes les histoires qu’il y avait autour. Ils ne furent pas plus touchés que ça, simplement, ils se chamaillèrent pour savoir qui ressemblait le plus à Thésée, ou qui serait Ariane, ou son père… qui aurait la bonne idée du fil ou des petits cailloux, «  c’était pareil, non ? ».  Ils délirèrent aussi sur le vol d’Icare, et sur sa chute «  pas malin, le gars, s’approcher si près du soleil, nous, on préfère le rase-mottes ! » Ils en rigolèrent beaucoup mais ils ne furent en rien ébranlés par les doutes et les premières craintes de Gamin. Pour eux toutes ces vieilles histoires, « qui n’étaient sans doute même pas vraies » n’avaient pas d’importance. Ils savaient que la mission était difficile mais lorsqu’ils avaient participé à libérer l’ours de Ceausescu, dans un zoo abandonné de la capitale Roumaine, ils avaient aussi eu à surmonter beaucoup de difficultés. Ils avaient, d’un coté, été mis à l’index par les défenseurs des droits de l’homme, qui considéraient qu’ils étaient les complices d’un régime meurtrier et de l’autre, avaient été considérés comme de dangereux profanateurs par quelques nostalgiques du régime du dictateur, à qui il ne restait que les plaintes de cet ours en cage pour pleurer leur larmes de crocodiles… Non, vraiment Gamin ne les toucha pas avec sa référence au mythe et au terrible monstre que pouvait devenir le toro, depuis la nuit des temps… Il ne parvint pas non plus à les toucher lorsqu’il évoqua le fait que le milieu taurin était un milieu fermé où tout le monde se connaissait et que… Cet argument non plus n’eut aucune prise sur eux, au contraire, ils évoquèrent le fait qu’on ne pourrait les soupçonner…  Toutefois, ils en convinrent avec Gamin : embarquer un toro brave, comme ça, en pleine nuit dans un camion, déglingué, était pure folie. Mais avaient-ils le choix ?  Il y avait une belle somme à prendre et en ce moment, ils en avaient tous besoin. En attendant, il faudrait se débrouiller pour remonter la bête jusque là où cette mystérieuse femme l’avait demandé à Balthazar par téléphone, sans lui donner plus de précision. C’était une dame, un peu fantasque, en apparence, plutôt sympathique et enjouée, une séductrice semblait il. Elle lui avait expliqué qu’elle avait obtenu ses coordonnées par son grand père. Elle voulait absolument récupérer un vrai toro (elle avait insisté sur le VRAI), elle lui en donnerait les raisons plus tard. De son côté, il sentit qu’il ne devait pas trop lui poser de questions… Bien sur, elle savait que c’était interdit, que c’était dangereux, que c’était étrange, et que et que… pour clore le débat et le convaincre définitivement, après qu’il lui eut demandé pourquoi elle n’en achetait pas un directement et qu’elle n’eut répondu que par un grand soupir agacé, elle avait ajouté qu’elle déposerait la moitié de la somme sous une pierre à côté de l’arbre aux pendus… ce fut fait et Balthazar en distribuant les premiers billets, balaya les craintes et les scrupules de Gamin qui  lacha prise et bascula enfin dans leur camp… il se proposa même d’organiser le rapt, et de venir avec eux. Les deux n’attendaient que cela.

 

Après que Gamin se soit placé à cheval sur le capot de la camionnette, Ils arrivèrent doucement tous les trois devant la bonne barrière.

L’intrépide nain, qui était passé en 15 minutes d’un sommeil d’ivrogne à une démonstration d’équilibre sur un poteau de la barrière, n’était, à ce moment là, plus tout à fait le même homme. Une fois passé la surprise de son apparition et les éclats de rire qui allaient avec, Balthazar et Rachid avaient saisi dans son regard quelque chose de différent et de très fort… Quelque chose qu’ont les toreros lorsqu’ils attendent le paseo, dans le couloir. Un mélange fait à la fois d’une sourde et secrète inquiétude, et aussi d’une espèce d’indifférence froide et cynique… un regard concentré et mystérieux, d’où parfois peut surgir des brèves lueurs furtives qu’engendre la peur ou même parfois un début de panique. Un regard fragile et changeant, que peut aussi balayer la lumière chaleureuse d’un sourire enjoué, un sourire qu’aurait quelque chose à voir avec le bonheur entrevu ou promis. Un regard qui, à un autre moment, pourrait trahir l’agacement fatigué, une extrème et profonde lassitude, ou le questionnement inquiet de l’artiste, pas très sur de lui… Bêtement, vulgairement, les ignares n’y voient que le vide ou au mieux l’émanation d’une méchante ironie ou d’une arrogante provocation… Alors qu’au fond il ne s’agit que des élégantes manifestations de la grande générosité des belles âmes…

Va savoir ! tout cela est si ténu, si furtif… « tu ne peux pas y voir tout ça ? » « non, c’est vrai, mais on s’en fout, j’imagine, c’est aussi cela les toros »

Bref, Gamin était sur le coup et bien sur coup ! Dans ces cas là, Il s’agissait de bien faire, pas le droit à l’erreur ! Une erreur et c’est fini, « Le Minotaure en a eu plus d’un, il ne pardonne rien ». Rachid et Balthazar le savaient, mais ils savaient aussi que Gamin n’était pas comme les autres. C’est ce qui faisait la différence avec le commun des mortels, les ordinaires, les autres tous les autres, « ceux qui ne sont pas toreros »… Un torero ne peut jamais se contenter d’à peu près… pour lui tout est dans l’excès ; il doit toujours être à fond pour remplir ses objectifs… pour vivre simplement et ne pas mourir. Gamin était de cette trempe là et il ne se posait pas de question. Il était tout de suite à son affaire, et avant que Balthazar ait eu le temps de lui dire quoi que ce soit, il avait bondi en bas du camion et commencé à donner des ordres aux hommes qui les avaient rejoints. Rachid était à côte des barrières et discutait avec deux des hommes qu’il avait convoqués pour l’aider à ouvrir et refermer le sas. Il avait choisi des andalous, des saisonniers, qui étaient là pour les venbdanges et les raisins et qui repartiraient sitôt la saison terminée. Ça éviterait les racontars dans les cafés, les soirs trop arrosés. Balthazar gara son camion dans l’axe du chemin, ouvrit l’abattant et rejoignit les trois hommes et Gamin.

Très rapidement Rachid donna aussi les ordres en espagnol, puis Balthazar et lui se tournèrent vers Gamin. Il était comme électrisé, à la fois tendu comme avant d’entrer en scène mais en même temps relâché, comme un sportif avant la course. Il dégageait étrangement une énorme maîtrise de lui-même. Les trois hommes se tapèrent dans la main ; Balthazar et Rachid se placèrent de chaque coté de l’abatant qui formait le plan incliné et Gamin disparut dans l’obscurité du campo.

 

Au bout de 5 minutes, qui parurent des heures, les deux hommes inquiets entendirent le grondement d’une charge furieuse qui semblait débouler de l’obscurité mystérieuse. Enfin dans la lueur de la lune, Ils virent surgirent Gamin hors d’haleine, courant à toutes jambes, zigzaguant très énergiquement, semblant manquer de tomber à chaque changement de trajectoire, et derrière lui, à quelques mètres, furieux et écumant, un mâle de plus d’une demie tonne, tête baissée tentant, dans des coups de têtes violents de chopper le diable qui s’agitait devant lui. En fait la trajectoire brownienne de Gamin, freinait la vitesse de l’animal sauvage qui, malgré tout, apparaissait vraiment très proche du nain. Quand ce couple impossible arriva à une vingtaine de mètres du camion, et que Gamin semblait irrémédiablement perdu tant les coups de cornes se rapprochaient dangereusement, dans un coup de rein dont on ne le pensait plus capable, vu qu’il semblait dans cette situation à la limite de ses possibilités, il accéléra, reprenant soudain de la distance à son poursuivant, bondit sur l’abatant du camion et disparut au fond de la bétaillère brinquebalante. Le toro violement s’engouffra à son tour, on entendit un choc et Gamin donner un ordre brutal et précis. Les deux, restés scotchés par l’exploit, relevèrent en un instant l’abatant, coincèrent les taquets et bloquèrent avec la barre de sécurité, sans se poser de question. Ils soufflèrent, en entendant le toro furieux et piégé cogner comme un fou contre les cloisons fragiles du van. Quelques secondes plus tard, Gamin surgit sur le toit du camion, sauta sur les épaules de Balthazar et redescendit à terre. Les trois hommes après un temps de surprise ébahie, éclatèrent de rire, en tapant dans le dos du nain torero qui venait d’accomplir l’exploit et qui pour eux, méritait unanimement les oreilles et la queue. Gamin, le visage illuminé, alla s’installer dans la cabine. Rachid salua les deux Espagnols, qui avaient refermé les barrières, leur remit quelques billets et revint rejoindre Balthazar et Marsavril qui discutaient de l’exploit.

 

Le camion démarra et s’engagea dans le chemin pour reprendre la grand route et filer vers le Nord. Juste avant l’embranchement, à la sortie du chemin, ils le virent. Il en manquait plus que lui ! Rachid et Balthazar se regardèrent, Gamin cria «  vas y fonce ! » et Balthazar écrasa l’accélérateur, le camion fit une embardée, puis  Balthazar s’arcbouta sur les freins, la silhouette avait disparu et tous les trois eurent peur de l’avoir écrasée…

A suivre…

Arènes de Paris

  • Emma Falubert
  • Le site du Ruedo Newton, Le Club Taurin Paul Ricard de Paris
  • Homme
  • Emma Falubert, héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

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