ÉPisode 5 / où ça se complique...

Là, dans le faisceau des phares, au milieu de la route, barrant le passage, un vieil homme se tenait debout, une carabine maladroitement braquée dans la direction de la camionnette.

 

 « Papi Négro ! manquait plus que lui ! » éclata Balthazar, lâchant brutalement son volant, le frappant de rage, plusieurs fois à poings serrés, puis il se prit la tête dans les mains en marmonnant. Tandis que Rachid restait bouche bée, sans trop savoir quoi faire. Ni l’un ni l’autre ne virent le sourire de Gamin. Le moment de stupeur passé, ils virent que le vieux, bien qu’armé, n’en menait pas large : malgré l’air bravache qu’il voulait se donner, il tremblait de tout son corps comme une feuille.

« Regardez » dit Rachid… Balthazar et Gamin tournèrent la tête vers le bas coté. Rachid ralluma sa torche… et ils la virent, elle devait avoir entre 14 et 16 ans, mais par certains aspects, elle en faisait beaucoup plus ; elle leur souriait, provocante, braquant aussi une arme sur eux.

Lorsque le coup est parti, Rachid et Balthazar s’aplatirent au fond de la cabine. Le vieux sursauta et Gamin jaillit comme un diable de la cabine et sans perdre son sang froid, se planta brusquement devant la gamine, baissant son arme d’un mouvement vif du bras .

De loin, les deux autres amis qui avaient retrouvé leurs esprits, comprirent très vite qu’il parlementait. La fille éclata de rire et posant son fusil à terre, elle leva les deux bras en l’air et en riant s’avança vers le camion, comme une drôle de prisonnière. Le grand père de son côté n’avait pas bougé, il restait coi. Il regarda de loin la fille grimper dans la cabine, s’asseoir à coté de Rachid et baisser enfin les bras :

« Désolée, je ne voulais pas tirer… je suis donc votre prisonnière… Faites de moi ce que vous voulez » dit-elle en baissant la tête, un sourire narquois sur les lèvres.

Balthazar et Rachid se regardèrent sans comprendre.

Elle continua :

« Enfin, je suis la prisonnière du commandant ! »  dit-elle en désignant d’un coup de menton, le nain qui maintenant semblait négocier avec le grand père, Papi Négro. Balthazar ne comprenait rien, il n’arrêtait pas d’agiter la tête de droite à gauche, comme ça, en soupirant

«  Mais, qu’est ce qui se passe ? qu’est ce qui se passe ?  que se passe t il ? ». Son grand père était un personnage, un démerde, un farfelu, mais il se demandait vraiment ce qu’il foutait à cette heure sur la route avec une carabine chargée,  et une gamine sans gêne, que pour sa part il n’avait jamais vue… Rachid, quant à lui était totalement interloqué : franchement, il ne comprenait pas plus que son ami ce qui se passait et il n’aimait pas beaucoup les armes à feu.

Assez rapidement, le grand père tendit son fusil à Gamin, et se dirigea aussi vers le camion. La fille assise à coté de Rachid se mit à applaudir et avant que le vieux, qui avait malgré tout le pas lourd,  n’ait eu le temps d’arriver à la hauteur du camion, Gamin avait déjà sauté sur le marchepied et interpelait les deux hommes

« J’ai oublié de vous dire… »

« Quoi ? » crièrent en cœur les deux amis.

« On emmène le vieux et la petite ! »

« Mais… » commença Balthazar… « ça ne va pas,  tu veux vraiment qu’on ait des emmerdes. »

« Et qu’on se fasse prendre, » continua Rachid

« et puis la petite, c’est une gamine, une mineure… » renchérît Balthazar.

« et puis c’est qui ? quoi ? comment ? » et il se mit à hurler « mais ça ne va pas ! »,

et puis la petite, agressivement souriante interrompit leurs jérémiades

« D’abord, la petite,  elle vous emmerde, messieurs,  je suis en âge de me marier la majorité est à 15 ans » les deux hommes incrédules se tournèrent vers Gamin installé sur le marche pied

« Mais qu’est-ce que c’est que cette embrouille ? Gamin, explique-toi, tu veux bien » demanda Balthazar.

« J’avais donc oublié de vous dire, mes amis, qu’on ne peut pas laisser une personne âgée seule pendant notre absence » et avant que les deux amis ne disent quoi que ce soit, et que le Papi Négro ne protestât, il enchaîna :

« d’autant plus qu’on ne reviendra peut-être pas ! »

« Comment ça ? » protesta Balthazar

« Je n’en sais rien mais on ne sait jamais ! »

Le vieil homme murmura «  on ne sait jamais… »

« C’est sur ! » osa la jeune fille

« Et puis la petite / » voulut commenter Gamin, interrompu par la petite justement…

« La petite, elle a un nom, elle s’appelle/ »

« Elle s’appelle  La Ferme ! » c’était Gamin qui s’énervait

« La ferme, elle s’appelle Véronique » osa la jeune femme, faussement timide.

Le vieux qui n’avait toujours rien dit :

« Bon on y va… on a pas que ça à faire… »

« Oui, mais à 5, dans cette cabine, là, ça ne va pas le faire » dit Balthazar en empoignant son volant et en dégageant la place,

« Et c’est pour ça que je suis là les garçons ! » dégaina la drôle de Véronique !

« Quoi encore ? » questionna Rachid

« Véronique est la fille de feu le propriétaire » répondit Gamin en sautant dans la cabine, derrière la banquette.

« Mais je croyais que.. tu nous avais dit que / » s’inquiéta Balthazar

« Que c’était en liquidation judiciaire… oui je sais ; c’est exact mais ça n’empêche que le propriétaire est mort… et qu’en plus c’est en liquidation judiciaire » répondit Gamin, agacé d’avoir à s’expliquer.

Balthazar haussa les épaules en regardant Gamin et Rachid d’un air incrédule.

« Mais si ! vous avez très bien compris : j’ai tué mon père ; avec le vieux, hein Papi Négro, qu’on s’est bien amusé ? »

Le vieux hochait la tête en souriant…

« Mais, c’est une histoire de fou » lâcha dans un soupir Rachid en regardant la fille.

Gamin bondit soudain pour s’asseoir sur le tableau de bord devant eux et d’une voix très calme

« Bon, mes rois mages préférés, maintenant qu’on a l’animal, qu’on a accepté la commande, que l’on sait où est le premier Rendez-vous, et qu’on a donc avec nous les assassins du propriétaire, et qu’on est en famille » il fit un clin d’œil au papi et il reprit « il nous faut faire vite … non ? et suivre notre bonne étoile… »

«  et votre bonne étoile, c’est moi ! » dit Véronique en éclatant de rire…

« Assassiner son père ! » râla Balthazar

«  Mais bien sur que non, je n’ai rien assassiné du tout, mon père est mort de sa belle mort, il y a quelques années… »

Gamin en s’adressant à Balthazar

« Il faut faire vite donc et il faut changer de camion… »

« Tu en as de bonne, toi, c’est très amusant comme projet… changer de camion en pleine nuit… déjà que celui là, ça n’a pas été facile alors » ne put s’empêcher de dire Rachid.

« Changer de camion… évidemment,  j’ai tout prévu » dit Gamin…

« et c’est pour ça que je suis là, allez roule Balthazar. » conclut la fille avec un air déterminé.

Balthazar,  sans comprendre et sans rien demander de plus, embraya et la camionnette quitta le chemin pour s’engager sur la route.

Gamin guida Balthazar encore quelques kilomètres jusqu’à un hangar en bordure de la route, un grand hangar en bois et en Pvc.  Gamin lui fit un signe pour qu’il s’arrête, et avant l’arrêt complet, sauta  par la fenêtre, suivi par la gamine qui fit aussi preuve d’une grande souplesse. Les deux disparurent par une porte dérobée du hangar, avant que les deux amis aient eu le temps de réagir. Balthazar, abasourdi, resta un long moment la tête penchée sur le volant, les yeux fermés. Rachid avait basculé la sienne en arrière, et se frotter les yeux, par intermittence, comme pour se réveiller. Entre les deux, Papi Négro, concentré, regardait fixement le hangar en attendant qu’il se passe quelque chose.

Tout à coup, ils sursautèrent en voyant la porte du hangar s’ouvrir, une immense lueur en sortir et le grondement sourd d’un V12. Ils comprirent qu’il s’agissait d’un camion. Ils le virent s’avancer doucement vers eux, tous feux allumés. Un énorme semi-remorque, tracteur et remorque, sorte de truck américain, tout rutilant et éclairé comme un sapin de noël bavarois ou une plate forme pétrolière quelque part sur Dogger Bank en pleine mer du Nord. Ils ne pouvaient encore voir qui conduisait mais lorsque le mastodonte arriva à la hauteur de la camionnette, ils restèrent sans bouger un long moment : au volant, la gamine, très à son aise, à la fois souriante et concentrée, qui manœuvrait, comme un vieux routier, l’engin de plus de 30 tonnes. Elle fit glisser  le mastodonte le long du van…

Gamin, par la fenêtre, eut juste le temps de crier et de donner quelques ordres à Véronique, qui actionna des manettes et des vérins.

« On va faire le transfert » cria Gamin puis il disparut. Les passagers du van ne disaient toujours rien. De là, où ils étaient, Ils entendirent des cloisons bouger, des vérins siffler, des valves souffler, des verrous se verrouiller, des portes claquer, d’autres glisser, ils furent secouer, comme dans une petite fin du monde. Puis plus rien.

Véronique manœuvra une dernière fois et Gamin vint faire signe aux trois hommes, de descendre et de venir dans la cabine du poids lourd.

 

Véronique expliqua qu’elle ne pouvait pas conduire sur la route et donc que Balthazar devait s’y coller. Les 5 s’installèrent dans la spacieuse cabine, qui disposait de deux rangs de banquettes très confortables  et deux couchettes closes à deux places.

Avant que l’un ou l’autre n’ait eu le temps de poser la moindre question( ce dont ils étaient incapables tant ils étaient encore sous le coup de la surprise et de l’incompréhension paralysante) Gamin leur fit tout de même signe de se taire en posant son doigt verticalement en travers de ses lèvres et il demanda à Balthazar de s’installer au volant.

Véronique, s’installa à côté de Balthazar. Calmement, elle se mit à lui expliquer les grands principes du pilotage de l’engin, la place des manettes, et des différentes commandes. Elle conclut par un péremptoire «  de toutes façons si tu as un problème, tu me demandes, je reste là ! ». Elle avait dit ça d’une voix douce et ferme, rassurante  même et Balthazar sentit intuitivement qu’elle savait ce qu’elle faisait. Lorsqu’elle eut compris qu’il n’y avait plus de problème, elle se retourna et sortit de derrière la banquette, une glacière d’où elle trouva de quoi faire une belle collation. Et ils prirent la route.

 

Ils roulèrent dans cet engin qui semblait glisser dans la nuit, presque silencieusement, tant le grondement du moteur était doux et uniforme. Petit à petit Balthazar qui avait déjà conduit beaucoup de poids lourds mais pas aussi gros que celui là, se sentit à son aise. Rachid regardait la route, défiler sous les phares. Il aimait cette impression de « voler » au dessus du macadam et de dominer la situation de la sorte. Véronique et Papi Négro s’étaient assoupis dans les couchettes. Bien que le mystère restât entier, le calme semblait régner à nouveau. Gamin en profita pour faire un point avec ses deux amis. Il avait donc préféré mettre la petite, l’héritière, dans le coup, ça leur permettait en cas de pépin d’avoir les bons papiers puisqu’elle avait pris les papiers de son père, décédé de mort naturelle dans les bras d’une égérie, il y a quelques années, et sans l’aide ni de sa fille ni du grand père, bien sur… Et puis le camion qui appartenait encore à la jeune fille serait plus confortable pour transporter un toro, jusque là où ils devaient aller. Et peut être plus mais il leur dirait plus tard.

Lorsque Rachid voulut le questionner, il lui fit signe de se taire…

Quant au grand père, il avait préféré lui proposer de venir, il ne voulait pas le laisser seul et puis il ajouta avec un sourire que de toute façon, plus tard, ils comprendraient… «  et les fusils ? »

Gamin éclata de rire, «  De la mise en scène, juste de la mise en scène »… puis il ajouta «  pas très malin , j’en conviens… mais la petite des fois on ne contrôle pas tout… c’est une fille de caractère »

Puis avant que les deux n’aient pu dire quoi que ce soit, il tourna la tête, s’appuya contre le dossier et fermant les yeux, reprit le sommeil qu’il avait interrompu pour monter sur le poteau avec son masque.

 

Ils roulèrent jusqu’au matin, se payèrent un petit-déjeuner dans la cafeteria rutilante et bien nommée « Sul’ pouce » d’une aire d’autoroute. En milieu d’après-midi, ils reprirent tranquillement leur voyage. À la vitesse que Balthazar ne voulait pas dépasser, très scrupuleux du code de la route, ils avaient finalement préféré sortir de l’autoroute, ce qui fait que le soir, ils étaient encore à 350 km de Paris. Ils prenaient leur temps et Ils s’arrêtèrent à nouveau pour dîner, Gamin et Véronique, se glissèrent à l’arrière du camion pour dégager quelques bottes d‘herbe pour le toro. Le Nain lui administra une piqûre de Tiletamine, un puissant calmant dont il avait quelques doses dans son sac, pour le calmer. Il en avait parce que La Tiletamine, calmant vétérinaire, il en dealait de temps en temps dans des raveparty. Certains « raveurs » en raffolaient et en abusaient. Ça les mettait dans un état de bien être toute en provoquant de « douces » hallucinations aussi percutantes qu’avec un « exta ». En plus, il faisait de bons prix et c’était moins cher que les extas Les toros, eux ça les calmait pendant les transports et leur évitait de cogner et de se blesser. Non pas que ça ait pu détériorer le camion , ou même de provoquer un accident mais il y avait le risque de les voir s'abîmer les cornes. Ce qui n’était pas une très bonne chose pour un éleveur digne de ce nom : Un toro avec des cornes abimées perd une grande partie de sa valeur. Les trois hommes avaient tout de même de grands principes et ne voulaient pas que « la cliente » puisse leur reprocher quoi que ce soit quant à la qualité de la marchandise. Rachid et Balthazar, à quelques allusions que leur camarade de petite taille fit, comprirent qu’il savait non seulement à qui ils avaient à faire mais aussi où ils allaient…

« N’insistez pas je ne dirais rien… »

Ils entendirent juste le grand père dire

« quand j’entends la cliente, ça me fait drôle ; tout de même… » mais ils n’y prêtèrent guère attention.

 

Ils roulèrent ensuite quelques heures et vers 3 heures du matin, ils firent halte dans une station-service sur le boulevard circulaire de la Défense pour faire le plein, une pause et jeter un œil au toro.

Les rues et les boulevards alentour étaient déserts. La station fonctionnait avec une carte de crédit. Seul un vague gardien, à moitié endormi dans une guérite cadenassée, jetait de temps en temps un œil mort sur les pompes. Ils se servirent pendant que Gamin demandait à Véronique de montrer à Rachid comment descendre l’abatant. La petite ouvrit un boitier à l’arrière de la remorque, et très à son aise, à l’aide de Joystick, fit descendre le panneau, glisser quelques cloisons et enfin ils virent le toro, qui  semblait d’ailleurs très calme, endormi, couché sur le lit de paille que Marsavril lui avait installé. Avec une fourche et sans que l’animal ne réagisse, ils lui rafistolèrent une paillasse plus propre. Ils laissèrent ouvert la remorque pour aérer ; le toro, entravé et à moitié dans les vaps, ne bougerait pas. Tranquillement, ils s’installèrent tous les cinq à l'avant du camion et fumèrent une cigarette, ensuite ils refirent la pression des pneus, des 18 peneux, comme disait le grand père qui semblait très à son aise, maintenant qu’il avait dormi. Ils vérifièrent les niveaux, Chacun leur tour, ils allèrent aux toilettes puis enfin se décidèrent à repartir pour la dernière partie du voyage.

Mais lorsqu’ils arrivèrent à l’arrière du camion pour redresser l’abatant, ils eurent un choc : le camion était vide ! Ils regardèrent autour d’eux : Le toro avait disparu.

Arènes de Paris

  • Emma Falubert
  • Le site du Ruedo Newton, Le Club Taurin Paul Ricard de Paris
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  • Emma Falubert, héroïne de romans inachevés, dilettante avertie, passionnée raisonnable, clairement ambigüe, ambitieuse sans prétention, torera contrariée mais pas fâchée, pense que la vie est la plus belle des corridas.

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